HomeNon classéLa sélection sexuelle chez Darwin.

La sélection sexuelle chez Darwin.

Publié le

spot_img

Sté­phane Barbier
http://hyperdarwin.ifrance.com/pages/evolution/evo7_f.htm
 

Résu­mé
Dar­win décou­vrit que la sélec­tion natu­relle n’ex­pli­quait pas tout : à côté de la lutte pour la sur­vie, les espèces déployaient des carac­tères secon­daires dans la com­pé­ti­tion pour la repro­duc­tion. La sélec­tion sexuelle a l’a­van­tage d’ex­pli­quer pour­quoi cer­tains attri­buts ou com­por­te­ments repré­sentent des han­di­caps au regard de la sur­vie ; elle éclaire aus­si l’o­ri­gine du dimor­phisme sexuel.

 

La notion de sélec­tion sexuelle appa­raît conjoin­te­ment à celle de sélec­tion natu­relle dans le texte fon­da­teur de 1859 : L’o­ri­gine des espèces au moyen de la sélec­tion natu­relle (même si elle ne fait l’ob­jet, alors, que de quelques pages) ; elle sera appro­fon­die plus tard dans La des­cen­dance de l’homme et la sélec­tion natu­relle (La filia­tion de l’homme et la sélec­tion liée au sexe, dans la nou­velle tra­duc­tion de M. Prum), publié en 1871.

1. Pour­quoi une autre forme de sélection ?

Après avoir défi­ni la sélec­tion natu­relle, Dar­win est confron­té à un pro­blème. Il observe que cer­tains carac­tères pré­sents chez les mâles sont exa­gé­rés et défa­vo­rables du point de vue de la sélec­tion natu­relle, et réduisent la pro­ba­bi­li­té de survie.
Autre­ment dit, alors que la plu­part des carac­té­ris­tiques sont des adap­ta­tions à l’en­vi­ron­ne­ment, celles-ci sont  » coû­teuses  » ou sim­ple­ment inutiles : il en va ain­si de la queue du Paon, des bois des Cerfs, des cou­leurs vives de nom­breux oiseaux ou du chant des Cigales. La queue du Paon réduit la mobi­li­té et la puis­sance de vol de l’a­ni­mal ; les bois du Cerf peuvent consti­tuer un han­di­cap quand il s’a­git de fuir en pleine forêt ; les cou­leurs vives sont plus faci­le­ment repé­rables par un éven­tuel pré­da­teur ; les Cigales peuvent s’é­pui­ser à  » chanter « .

D’autres traits spé­ci­fiques sont sim­ple­ment inutiles, comme les ergots du Coq ou la cri­nière du Lion. La ques­tion est alors la sui­vante : pour­quoi des carac­té­ris­tiques qui réduisent en appa­rence l’ap­ti­tude à sur­vivre et à se repro­duire n’ont-elles pas été éli­mi­nées par la sélec­tion natu­relle ? Le pro­blème est cru­cial, car de tels carac­tères semblent contre­dire le méca­nisme adap­ta­tif décou­vert par Darwin.

Dès le XVIIIème siècle, cer­tains éle­veurs avaient remar­qué que les femelles pré­fé­raient les mâles plus vigou­reux, et que cette ten­dance n’é­tait pas sans rap­port avec les dif­fé­rences mor­pho­lo­giques entre mâle et femelle. L’in­té­rêt du natu­ra­liste anglais pour cette ques­tion et celle du dimor­phisme sexuel est pré­coce (dès 1840) : en témoignent la part pré­pon­dé­rante accor­dée dans La filia­tion de l’homme à la sélec­tion sexuelle et l’é­norme cor­res­pon­dance entre Dar­win et Wal­lace à ce sujet. Pour élu­ci­der cette énigme, Dar­win parle de  » carac­tères sexuels secon­daires « , à la suite de Hun­ter. Par oppo­si­tion aux carac­tères sexuels pri­maires, qui sont pro­créa­tifs (les organes géni­taux), les carac­tères secon­daires ne jouent pas un rôle direct et néces­saire dans le pro­ces­sus de repro­duc­tion : il s’a­git des dif­fé­rences mor­pho­lo­giques entre mâle et femelle, qui s’ex­priment aus­si par des dif­fé­rences plus ou moins mar­quées entre les mâles. Un Paon pour­rait tout aus­si bien fécon­der une femelle sans sa longue traîne ; c’est en cela qu’il s’a­git d’un carac­tère  » secondaire « .
A par­tir de là, Dar­win cherche pour quelle rai­son les carac­tères sexuels secon­daires ont été sélec­tion­nés et – ce qui revient au même – quel est leur avan­tage adap­ta­tif. Ce pro­blème est direc­te­ment à mettre en rap­port avec celui du dimor­phisme sexuel : pour­quoi les repré­sen­tants mâle et femelle d’une même espèce accusent-ils sou­vent de fortes différences ?

2. Qu’est-ce que la sélec­tion sexuelle ?

Le natu­ra­liste com­prend que le fac­teur essen­tiel dans la com­pé­ti­tion natu­relle est la repro­duc­tion, plus encore que la survie.
Pour se repro­duire, il est certes néces­saire de res­ter en vie (sélec­tion natu­relle), mais il faut aus­si plaire (sélec­tion sexuelle).

C’est grâce à cette dis­tinc­tion que Dar­win peut construire sa théo­rie de la sélec­tion sexuelle. Selon la défi­ni­tion qu’il en donne au cha­pitre VIII de La filia­tion de l’homme, la sélec­tion sexuelle dépend  » de l’a­van­tage que pos­sèdent cer­tains indi­vi­dus sur d’autres de même sexe et de même espèce, uni­que­ment en qui concerne la repro­duc­tion.  » (p. 305).
Autre­ment dit, la sélec­tion sexuelle est la sélec­tion des carac­tères qui accroissent les chances de suc­cès sexuel, essen­tiel­le­ment des mâles.

Pré­ci­sons ce point.

Si les carac­tères sexuels secon­daires ne sont pas utiles dans la com­pé­ti­tion pour la sur­vie, ils se révèlent pour­tant effi­caces dans la com­pé­ti­tion sexuelle, en rai­son de l’a­van­tage qu’ils pro­curent à cer­tains mâles au détri­ment des autres de même espèce. En d’autres termes, la sélec­tion sexuelle s’ex­plique par le fait que les mâles dotés d’at­tri­buts sexuels  » orne­men­taux  » attirent davan­tage les femelles et aug­mentent de ce fait leur apti­tude à se reproduire.

La sélec­tion sexuelle a deux composantes :

  1. la com­pé­ti­tion entre les mâles pour par­ve­nir à être élu et se reproduire
  2. la sélec­tion directe par la femelle des mâles avec les­quels elle choi­sit de copuler.

La com­po­sante (1), c’est-à-dire la riva­li­té des mâles, déter­mine une sélec­tion intra­sexuelle, elle-même ouverte (com­bat ritua­li­sé) ou sub­tile (ain­si cer­tains insectes mâles vident-ils, au cours de la copu­la­tion, la femelle de tout le sperme qu’elle pou­vait conte­nir avant le coït). Cette sélec­tion peut s’o­pé­rer par plu­sieurs fac­teurs : armes contre les autres mâles (cornes, griffes, etc.), dif­fé­rence de force et d’agressivité.

La com­po­sante (2), à savoir le choix des femelles, donne lieu à une sélec­tion inter­sexuelle, dans laquelle inter­viennent prin­ci­pa­le­ment, à titre de cri­tères, les  » orne­ments  » comme les indices de qua­li­té et de vigueur pour la repro­duc­tion, et donc la descendance.
Rap­pe­lons-nous l’exemple du Paon : il s’a­git d’un orne­ment, c’est-à-dire d’un fac­teur de la sélec­tion intersexuelle.

Un fait curieux est que, contrai­re­ment à ce que l’on pour­rait pen­ser, il n’y a pas de dés­équi­libre impor­tant entre le nombre de femelles et de mâles dans la nature.
En effet, que les mâles riva­lisent pour plaire aux femelles paraît impli­quer que les pre­miers soient en sur­nombre par rap­port aux secondes. Inver­se­ment, un seul mâle pou­vant fécon­der plu­sieurs femelles, on pour­rait aus­si bien s’at­tendre à un dés­équi­libre dans l’autre sens. Or les sta­tis­tiques dis­po­nibles à l’é­poque de Dar­win mon­traient que, sauf cas par­ti­cu­lier, il n’en est rien.
En revanche, la poly­gy­nie (ou poly­ga­mie mas­cu­line) pro­duit les mêmes effets qu’une inéga­li­té numé­rique entre les sexes : car, si chaque mâle s’ac­ca­pare plu­sieurs femelles, de nom­breux indi­vi­dus se trouvent alors exclus de la repro­duc­tion. Il existe donc un rap­port évident entre la poly­gy­nie et le déve­lop­pe­ment des carac­tères sexuels secon­daires. Consé­quence : les mâles les plus vigou­reux et les plus atti­rants l’emportent et sont choi­sis par les femelles les plus vigou­reuses et les plus saines (c’est-à-dire les pre­mières qui sont prêtes à l’ac­cou­ple­ment), de sorte que celles-ci élèvent un plus grand nombre de des­cen­dants et que ceux-là se repro­duisent davan­tage et dif­fusent leurs carac­tères dans la population.

C’est pour­quoi, par effet d’ac­cu­mu­la­tion au fil des géné­ra­tions, on en arrive par­fois à des attri­buts tout à fait remar­quables (et en appa­rence extra­va­gants), comme la queue du Paon. La sélec­tion sexuelle se confond ain­si avec la capa­ci­té pour les couples les plus vigou­reux d’aug­men­ter la fré­quence de leurs carac­tères en lais­sant une plus grande des­cen­dance, notam­ment par le biais de la com­pé­ti­tion induite par la polygynie.

3. L’ex­pli­ca­tion du dimor­phisme sexuel

La sélec­tion sexuelle pro­duit des dif­fé­rences mor­pho­lo­giques en agis­sant en géné­ral sur les mâles. Or le dimor­phisme sexuel est pro­por­tion­nel à l’in­ten­si­té de la com­pé­ti­tion sexuelle au sein de l’es­pèce : plus la sélec­tion sexuelle est intense, plus il est accen­tué. C’est pour­quoi, remarque Dar­win, le dimor­phisme sexuel est néces­sai­re­ment plus accen­tué chez les espèces poly­gynes, dans la mesure où, plus lourde de consé­quences, la com­pé­ti­tion sexuelle entre les mâles s’y révèle plus féroce : nous l’a­vons vu, un mâle qui échoue dans la com­pé­ti­tion ne pour­ra peut-être pas se reproduire.

Dans des situa­tions de stricte équi­libre (autant de femelles que de mâles avec mœurs mono­games), le dimor­phisme doit être qua­si nul, ou s’ex­pli­quer par la sélec­tion natu­relle, la sélec­tion sexuelle deve­nant très faible. Comme sou­vent en bio­lo­gie, il existe des excep­tions : ain­si des Canards qui, mal­gré leur mono­ga­mie, pré­sente un net dimor­phisme sexuel, un cas que Dar­win explique dans La filia­tion de l’homme. Ce genre d’ex­cep­tions ne remet pas en cause la règle géné­rale : la com­pa­rai­son d’un grand nombre d’es­pèces a prou­vé la cor­ré­la­tion entre poly­gy­nie et fort dimor­phisme sexuel.

Si Dar­win a pen­sé la sélec­tion sexuelle comme le choix par la femelle d’un par­te­naire, tan­dis que les mâles riva­lisent pour atti­rer son atten­tion, il a tou­te­fois com­pris qu’il exis­tait des cas par­ti­cu­liers. En fait, tout dépend des stra­té­gies sexuelles qui sont à l’œuvre. Chez des oiseaux poly­andres, à l’i­mage des Pha­lo­ropes, la sélec­tion sexuelle est inver­sée et les femelles rentrent en com­pé­ti­tion pour que les mâles les choi­sissent. Il en va de même pour les Pipe­fish (de la famille des Syng­na­thi­dés), cou­sins des Hip­po­campes. Le rai­son­ne­ment à pro­pos de la poly­ga­mie et du dimor­phisme sexuel reste entiè­re­ment valable, à ceci près que les rôles entres les sexes sont échangés.

4. Sélec­tion sexuelle ver­sus sélec­tion naturelle

En tout ceci, on s’a­per­çoit qu’il ne faut pas confondre sélec­tion natu­relle et sélec­tion sexuelle, puis­qu’elles dif­fèrent par leur objet, par leurs effets et par leur intensité.
La sélec­tion sexuelle est certes un puis­sant adju­vant de la sélec­tion natu­relle, en per­met­tant aux mâles les plus vigou­reux et les mieux adap­tés d’a­voir la des­cen­dance la plus impor­tante. Néan­moins, la com­pé­ti­tion sexuelle  » ne se ter­mine pas par la mort du vain­cu, mais par le défaut ou par la petite quan­ti­té de des­cen­dants « , écrit Dar­win dans L’o­ri­gine des espèces (p. 137).

L’ob­jet de la sélec­tion natu­relle est donc la vie ou la mort à toutes les époques d’un orga­nisme, alors que celui de la sélec­tion sexuelle est la repro­duc­tion ou non (ou une repro­duc­tion limitée).
Dès lors, les effets n’en sont pas les mêmes : sub­sis­ter dans le cadre de la sélec­tion natu­relle, se repro­duire pour la sélec­tion sexuelle. Et, comme l’af­firme aus­si Dar­win, parce que la sélec­tion natu­relle est abso­lue (vivre ou ne pas vivre), là où la sélec­tion sexuelle est bien sou­vent rela­tive (se repro­duire plus ou moins, ou plus ou moins vite), la pre­mière est for­cé­ment plus sévère, plus rigou­reuse que la seconde.

Cela dit, on a ten­dance actuel­le­ment à ne plus oppo­ser les deux formes de sélec­tion : la sélec­tion sexuelle appa­raît plu­tôt comme une sous-caté­go­rie de la sélec­tion natu­relle. Il semble bien en pre­mière ana­lyse que les dif­fé­rences mor­pho­lo­giques d’o­ri­gine sexuelle viennent inter­fé­rer avec les avan­tages adap­ta­tifs induits par la sélec­tion natu­relle. Cepen­dant, lorsque la valeur adap­ta­tive (fit­ness) est conçue comme suc­cès repro­duc­tif et non comme simple sur­vie, alors, les carac­tères sexuels secon­daires aug­men­tant le suc­cès repro­duc­tif, il y a moins de dif­fé­rence avec ce que fait la sélec­tion natu­relle. Il faut recon­naître à Wal­lace d’en avoir eu l’in­tui­tion, même s’il a pous­sé sa cri­tique trop loin en allant jus­qu’à nier toute sélec­tion sexuelle (voir notre encadré).

5. Les bases d’une anthro­po­lo­gie de la sexualité

 » L’homme pro­pose, la femme dis­pose  » dit le proverbe.
Ce lieu com­mun se véri­fie­rait-il en ce qui concerne les stra­té­gies sexuelles ?
On n’a peut-être pas assez prê­té atten­tion au fait que Dar­win appli­qua la sélec­tion sexuelle à l’homme. Il décla­ra même, dans une lettre à Wal­lace, que, vrai­sem­bla­ble­ment, la  » sélec­tion sexuelle a été l’agent le plus puis­sant dans la trans­for­ma­tion des races humaines.  » (More Let­ters of Charles Dar­win, vol.1, p. 33).

Le natu­ra­liste com­mence par noter qu’il existe un dimor­phisme incon­tes­table entre les sexes. Il remarque aus­si que chez les peuples pre­miers la pos­ses­sion et l’é­change des femmes est une cause régu­lière de conflits, d’où l’i­dée que des traits comme la force et une mus­cu­la­ture déve­lop­pée consti­tuent, chez l’homme, des carac­tères sexuels secondaires.
Dar­win retrouve la sélec­tion sexuelle dans des cri­tères (variables selon les cultures) comme la beau­té mas­cu­line et fémi­nine (har­mo­nie du visage, de l’al­lure, de la voix, etc.), en consta­tant le rôle qu’ils jouent lors des mariages.
L’om­ni­pré­sence de l’or­ne­men­ta­tion, des parures, de l’ha­bille­ment, des coiffes, du maquillage, des pein­tures cor­po­relles, et de toutes sortes de modi­fi­ca­tions phy­siques, montre suf­fi­sam­ment quelle impor­tance revêt l’ap­pa­rence cor­po­relle chez les dif­fé­rents peuples, qu’ils soient  » civi­li­sés  » ou  » sauvages « .

Par­mi les autres cri­tères, Dar­win relève celui de la posi­tion sociale et de la for­tune, notam­ment dans le choix de l’homme par la femme. Or, posi­tion sociale et for­tune dépendent en der­nier res­sort des com­pé­tences intel­lec­tuelles. A l’in­verse, comme les hommes riva­lisent pour les femmes les plus belles, cela expli­que­rait, com­mente Dar­win dans La filia­tion de l’homme,  » que notre aris­to­cra­tie, si l’on inclut sous ce terme toutes les familles for­tu­nées chez les­quelles la pri­mo­gé­ni­ture pré­vaut depuis long­temps, du fait que les hommes ont choi­si pour épouses, durant de nom­breuses géné­ra­tions, dans toutes les classes, les femmes les plus gra­cieuses, a pris une tour­nure plus belle, selon le modèle euro­péen, que les classes moyennes.  » (p. 706).

Chez cer­tains peuples dits pri­mi­tifs (ou chez les autres peuples à des âges plus recu­lés), des fac­teurs ont frei­né les effets de la sélec­tion sexuelle : ain­si, les  » mariages col­lec­tifs  » et les rap­ports de pro­mis­cui­té, l’in­fan­ti­cide des filles, les fian­çailles pré­coces, le manque d’es­time vis-à-vis de la gent fémi­nine. En effet, s’il y a  » mariage col­lec­tif  » ou grande pro­mis­cui­té (c’est-à-dire la plus par­faite licence), il ne peut y avoir sélec­tion : la repro­duc­tion devient une affaire de hasard. L’in­fan­ti­cide peut faci­le­ment s’ex­pli­quer par la sélec­tion natu­relle : moins la pro­gé­ni­ture est grande et plus il devient facile de la faire vivre, en évi­tant loca­le­ment la sur­po­pu­la­tion. Or, du fait de l’in­fan­ti­cide des filles, la cou­tume du rapt des femmes dans les tri­bus voi­sines s’est révé­lée une néces­si­té. Le rapt impli­quant de prendre plus ou moins au hasard, la sélec­tion n’é­tait pas non plus pos­sible dans ce cas-là. Même lors­qu’il y eut échange ritua­li­sé des femmes, l’ha­bi­tude d’é­chan­ger entre les mêmes tri­bus, voire les mêmes familles, empê­chait la sélec­tion sexuelle d’o­pé­rer réel­le­ment. Les fian­çailles pré­coces (par­fois dès l’âge du nour­ris­son) empêchent toute pos­si­bi­li­té de choix. De même, le manque de consi­dé­ra­tion pour la femme qui pré­vaut dans cer­taines tri­bus, dans les­quelles elles ne sont guère plus que des esclaves, fausse le choix en en fai­sant de simples repro­duc­trices. Néan­moins, Dar­win note que, même dans le cas de fian­çailles pré­coces, si la femme devient belle, rien n’empêche un homme puis­sant de la ravir. De même, lorsque la femme est consi­dé­rée comme esclave, la beau­té reste tou­jours un cri­tère effec­tif au moment du choix. De toute façon, si la sélec­tion sexuelle peut se révé­ler faible chez les peuples  » sau­vages « , la sélec­tion natu­relle, elle, reste déci­sive (à cause des épi­dé­mies, des guerres et des famines).

Non­obs­tant ces limites, la sélec­tion sexuelle s’ob­serve à des degrés divers chez tous les peuples de la Terre. Ce sont les hommes puis­sants, les chefs de tri­bus qui choi­sissent les femmes les plus attrayantes.
Est-ce à dire que la seconde com­po­sante de la sélec­tion sexuelle (la sélec­tion inter­sexuelle) ne soit pas opé­rante chez les êtres humains ?

Dar­win explique qu’une telle forme de sélec­tion a dû exis­ter chez nos ancêtres (d’où, par exemple, l’u­sage de la barbe et des orne­ments mas­cu­lins). Dans beau­coup de cultures, les femmes res­tent maî­tresse du jeu de le séduc­tion et exigent tou­jours des gages. On peut pen­ser, entre mille exemples, au code moral de la che­va­le­rie et de l’a­mour cour­tois (joutes des che­va­liers et quête héroïque pour conqué­rir le cœur d’une Dame).

6. Les objec­tions faites à Darwin

Elles furent nom­breuses et tenaces. D’emblée, Wal­lace est réti­cent à cette forme de sélec­tion et n’ac­cepte plei­ne­ment que la sélec­tion natu­relle (qu’il a par­ti­ci­pé à décou­vrir). Il écarte publi­que­ment la sélec­tion sexuelle, après la paru­tion de La filia­tion de l’homme. Des expé­ri­men­ta­listes vont suivre son exemple, à l’ins­tar de T.H. Mor­gan, qui pri­vi­lé­gie les causes dites proxi­males – concer­nant les modes de pro­duc­tion orga­niques, comme les hor­mones et les gènes – dans l’ex­pli­ca­tion du dimor­phisme sexuel. Beau­coup de bio­lo­gistes (et de pro­fanes) se sont oppo­sés à l’i­dée du  » choix de la femelle « , pré­ci­sé­ment en rai­son du concept flou et anthro­po­mor­phique de choix. Cepen­dant, des études de ter­rain tendent à mon­trer qu’il y a bien un pro­ces­sus de sélec­tion, notam­ment par la femelle, même si ses moda­li­tés sont dif­fi­ciles à éclaircir.

Concer­nant ce que nous avons appe­lé la  » sélec­tion intra­sexuelle  » (le choix des femelles), un pro­blème a sou­vent été sou­le­vé : il est dif­fi­cile de com­prendre, sur la base des ana­lyses de Dar­win, pour­quoi la femelle choi­si­rait néces­sai­re­ment le mâle aux attri­buts les plus développés ?
En effet, rien n’as­sure que ce genre d’or­ne­ments, par exemple l’é­norme queue du Paon, repré­sente autre chose qu’un han­di­cap dans la sélec­tion natu­relle ? Bien sûr, une réponse simple consis­te­rait à dire que la femelle du Paon n’est pas cen­sée connaître la sélec­tion natu­relle ! Aus­si est-il vrai­sem­blable qu’elle se laisse impres­sion­née dans un contexte où il lui faut bien opter pour un mâle…Qui plus est, si une Paonne pré­fé­rait un mâle sans longue traîne, son reje­ton mâle aurait certes un avan­tage adap­ta­tif sup­plé­men­taire (la queue plus courte, il vole­rait plus vite), mais pas un avan­tage repro­duc­tif (le reje­ton fai­sant par­tie d’une popu­la­tion où la majo­ri­té des femelles conti­nue­raient à choi­sir un mâle doté d’une longue queue). Il ne pour­rait donc pas répandre cette nou­velle carac­té­ris­tique dans la population.

Enfin les recherches actuelles tendent à mon­trer que le dimor­phisme sexuel ne s’ex­pli­que­rait pas seule­ment par le déve­lop­pe­ment de parures et de rituels chez les mâles, mais aus­si par la sélec­tion natu­relle. On pour­rait citer les carac­tères spé­cia­le­ment adap­tés aux soins mater­nels, sélec­tion­nés chez les femelles dans beau­coup d’espèces.

Pour aller plus loin :
L’o­ri­gine des espèces au moyen de la sélec­tion natu­relle ou la lutte pour l’exis­tence dans la nature, Paris, GF-Flam­ma­rion, 1992.
La filia­tion de l’homme et la sélec­tion liée au sexe, Paris, Syl­lepses, 1999.
More Let­ters of Charles Dar­win, Fran­cis Dar­win (éd.), Londres, John Mur­ray, 1903.

Sté­phane Bar­bier http://hyperdarwin.ifrance.com/pages/evolution/evo7_f.htm

Derniers articles

Erysipèle : causes, symptômes et traitements

Encore appelé dermohypodermite aiguë, l’érysipèle est une maladie de la peau qui se manifeste...

Épreuve fonctionnelle respiratoire : quand et comment la réaliser ?

Les épreuves fonctionnelles respiratoires renvoient à des mesures adéquates pour évaluer le souffle respiratoire...

FIBRILLATION ATRIALE ou Auriculaire(FA) : symptômes, diagnostic et traitements

D’après un rapport de la Haute Autorité de Santé (HAS) datant de 2014, la...

Les troubles psychologiques : causes, symptômes et traitements

Les souffrances et les changements réguliers de comportement sont notamment les principales caractéristiques des...

Pour aller plus loin

Erysipèle : causes, symptômes et traitements

Encore appelé dermohypodermite aiguë, l’érysipèle est une maladie de la peau qui se manifeste...

Épreuve fonctionnelle respiratoire : quand et comment la réaliser ?

Les épreuves fonctionnelles respiratoires renvoient à des mesures adéquates pour évaluer le souffle respiratoire...

FIBRILLATION ATRIALE ou Auriculaire(FA) : symptômes, diagnostic et traitements

D’après un rapport de la Haute Autorité de Santé (HAS) datant de 2014, la...