Halte au dérapage de la longévité !
Avec l'aimable autorisation du Dr Alexandre Lepetit
Les premières semaines du millénaire ont été marquées en France par le retour simultané au devant de la
scène de questions qui ont empoisonné le dernier quart du siècle passé : le financement des retraites et ce
qu’il est convenu d’appeler le dérapage des dépenses de santé. Or, dans le pays de Descartes qui est aussi
celui du « ça ira », tout se passe comme si ces deux problèmes n’étaient pas consubstantiels.
Du côté du Ministère des Affaires sociales on feint de s’étonner d’une augmentation des dépenses de santé de
plus de 5 % en l’an 2000, c’est à dire de 2 points supérieure à celle du Produit intérieur brut. Et alors que ce «
dérapage » est rituel depuis 1945, le Ministre et des « experts » comme M de Kervasdoué traquent les causes
conjoncturelles et y voient la conséquence des prescriptions inutiles des professionnels de santé et tout
particulièrement des médecins libéraux.
Ainsi pour Jean de Kervasdoué, pourtant ancien directeur des hôpitaux,
qui chausse sa lorgnette par le mauvais bout, la dérive de l’an 2000, qui porte essentiellement sur les
médicaments, n’a entraîné aucune amélioration visible de l’état de santé de la population et s’assimile donc à
du gaspillage.
Et d’autres expert dont ceux de la revue « indépendante » Prescrire de renchérir en affirmant,
comme chaque année, que sur les 250 médicaments auxquels les autorités gouvernementales ont délivré une
autorisation de mise sur le marché en 2000, les molécules réellement utiles se comptent sur les doigts d’une
main.
De ces discours convenus on ne peut tirer qu’une conclusion : le constant dépassement de l’objectif
d’augmentation des dépenses de santé, qui ne se traduit par aucune amélioration de l’état de santé de la
population, n’est dû qu’aux mauvaises habitudes de prescription des médecins français d’ailleurs favorisées
par l’industrie pharmaceutique qui met au point des produits inutiles et avec la complicité de commissions
d’autorisation de mise sur le marché bien trop laxistes si ce n’est manipulées. Et les autorités de tutelle de
sanctionner les dérapages par des baisses de tarif, alors que les spécialités les plus visées, l’imagerie et la
biologie, sont celles là même qui ne prescrivent pas.
DIX ANS DE PLUS EN 2040
Dans le même temps patronat et syndicats s’affrontent à coup de communiqués et de défilés sur une question
(totalement étrangère à l’augmentation des dépenses de santé) celle du financement des retraites.
D’un côté le
patronat, adepte de Descartes, souligne que l’augmentation de l’espérance de vie, qui sera de dix ans en 2040,
impose, pour ne pas accroître de façon insupportable les charges qui pèsent sur les actifs, de diminuer les
prestations perçues par les retraités ou de reculer l’âge de départ à la retraite. De l’autre les syndicats, adeptes
du ça ira et plus curieusement aussi de la devise de Louis XV « après moi le déluge », s’arc-boutent sur la
notion d’acquis social et n’acceptent (tout au moins publiquement) ni accroissement de la durée de cotisation,
ni diminution des prestations ce qui en creux renvoie à une augmentation des cotisations. Au centre le
gouvernement, le regard tourné vers la ligne bleue des élections, dont les membres ont pourtant appris à
compter sur les bancs de l’ENA ou de Polytechnique, estime qu’il est urgent d’attendre.
APPARIER DEUX RUSSES A CHAQUE FRANCAIS
Tentons d’utiliser la démarche clinique et épidémiologique pour expliquer ces deux phénomènes et établir un
diagnostic, un pronostic et un traitement.
Déterminons tout d’abord s’il existe un lien statistiquement significatif entre l’accroissement des dépenses de
santé curieusement observé depuis 55 ans et le déficit prévisible des caisses de retraite ou si il s’agit de deux
phénomènes non corrélés.
En d’autres termes, l’augmentation de l’espérance de vie est-elle liée comme le
pense le Président de la Cnam au progrès de l’hygiène voire à une modification génétique de l’espèce et le
dérapage constant des dépenses à la malice des médecins.
Une analyse par régression logistique multivariée
permettrait de répondre de façon formelle : il existe bien un lien de causalité (P<0,00001) entre la consommation
de soins et l’accroissement de la longévité, de même que l’allongement de la durée de vie augmente la
consommation de soins (P<0,0001).
Ces constatations pourraient être confirmées par une étude
épidémiologique cas-témoins conduite en appariant par l’âge, le sexe (et la consommation d’alcool ) chaque
Français à deux Russes qui mettrait en évidence une corrélation étroite entre espérance de vie et dépenses de
santé…
Ainsi, il est démontré que les erreurs de prescription, les médicaments inutiles, les demandes
d’examens abusives, dont la réalité est certaine, ne sont que des facteurs de confusion qui cachent, année
après année, une tendance séculaire à l’accroissement concomitant et corrélé de la durée de vie et des
dépenses de santé.
Paradoxalement le propos de M de Kervasdoué est même amplifié puisque le dérapage
des dépenses ne conduit pas ainsi qu’il le souligne à une amélioration de l’état de santé de la population mais
bien à une franche détérioration avec un accroissement du nombre de cancéreux entre deux chimiothérapies, de
coronariens entre deux angioplasties, et de vieillards entre deux hospitalisations.
SUPPPRIMER LA DERNIERE ANNEE DE LA VIE
Le diagnostic étant posé, quel est le pronostic ?
Soit tout sera pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, et à l’avenir tous les examens
complémentaires seront parfaitement justifiés, toutes les prescriptions pharmaceutiques pesées à l’aulne de
leur rapport coût efficacité, toutes les interventions décidées sur des critères parfaitement objectifs par des
praticiens au QI explosifs connaissant sur le bout des ongles (grâce à leur fréquentation de Jim on-line) toutes
les publications de la presse internationale et dans ce cas, après une baisse brutale de quelques points des
dépenses de santé et une prolongation tout aussi soudaine de quelques mois de la longévité de nos
contemporains, les deux courbes reprendront leur ascension avec la même pente qu’aujourd’hui.
Soit, le monde étant ce qu’il est et les hommes ce que nous savons, espérance de vie et consommation de
soins continueront à augmenter conjointement à partir de leurs niveaux actuels tandis que les princes qui nous
gouvernent continueront de feindre de s’en étonner.
Le pronostic défavorable établi, il reste bien sûr à envisager une thérapeutique.
Passons brièvement sur une méthode héroïque, mais à coup sûr efficace, qui consisterait à supprimer la
dernière année de la vie, celle qui est de loin la plus dispendieuse, tout en interdisant la recherche, les congrès
et les publications.
Evoquons maintenant les deux voies possibles.
La méthode qualifiée (à tort) de comptable, telle qu’elle est pratiqué par le gouvernement actuel comme elle
l’était par ses prédécesseurs, consiste à établir en début d’année un objectif de dépenses à ne pas dépasser
fondé sur des impératifs budgétaires. En fin d’année, le dérapage est inéluctable, car la consommation de
soins est plus liée aux besoins (qui s’accroissent avec le vieillissement de la population) et aux possibilités
diagnostiques et thérapeutiques (qui augmentent au rythme des recherches et des publications internationales)
qu’à un oukaze fut-il voté par l’Assemblée Nationale. Il reste alors aux autorités de tutelle, à tancer vertement les
médecins coupables d’avoir été trop efficaces et lorsque le rapport de force s’y prête, à les sanctionner.
Poursuivre dans cette logique, conduira certainement à une transformation (progressive ou brutale) de notre
système de soins basé sur le libre choix du médecin et le payement à l’acte pour aboutir à une organisation
proche du modèle britannique montré en exemple pour ses qualités économiques par de nombreux décideurs.
Or, les Français semblent farouchement opposés à un tel système qui d’ailleurs ne ferait que repousser le
problème, les dépenses de santé augmentant dans des proportions comparables outre Manche, il est vrai à
partir d’un niveau de base plus faible.
Reste la méthode citoyenne, la seule permettant de résoudre le problème sur le long terme. Elle consisterait
tout d’abord à rendre au politique la prééminence sur le financier. A faire de nos objectifs en matière de santé le
sujet d’un grand débat national, les Français et leurs représentants étant invités à définir le niveau de priorité
qu’ils octroient à la santé (par rapport à d’autres besoins et non dans l’absolu) et à préciser ce qui relève du
collectif et ce qui restera du domaine du choix individuel. Une fois la valeur de la santé (et non son coût) définie
et les limites de la prise en charge par la collectivité précisées, il restera à mettre au point les modalités
médicales de l’accession au niveau de soins souhaité par la population.
Cette démarche, qui ferait du corps
médical un véritable auxiliaire de la volonté du corps social, ne serait évidemment pas exclusive d’un
programme national de réductions des dépenses réellement inutiles déterminé par les praticiens eux-mêmes.
Cette méthode écarterait du champ des dépenses remboursées les soins jugés superfétatoires (par un
consensus scientifique validé par la population) qui resteraient à la charge des individus. Sans rentrer dans les
détails, il pourrait s’agir par exemple de thérapeutiques dont le rapport coût-efficacité n’est pas scientifiquement
démontré malgré un important recul historique comme l’homéopathie ou les cures thermales. De plus la
définition des produits ou des soins de confort qui ne seraient pas pris en charge par la collectivité serait
soumise à l’appréciation de comités comprenant des médecins et des utilisateurs (donc des payeurs) et non à
des énarques.
Pour prendre un exemple concret, les traitements modernes, efficaces mais spécialement
coûteux de la stérilité ou de l’impuissance seraient classés en thérapeutiques de confort ou en traitement
remboursé en fonction d’un choix clair de la collectivité. Celle ci pourra décider en toute connaissance de cause
que le désir d’enfant ou la volonté de conserver le plus longtemps possible une sexualité épanouie justifient une
augmentation des cotisations pour toute la population, soit qu’il s’agit d’un choix individuel, chacun étant libre
d’affecter ses ressources à d’autres dépenses qu’il juge prioritaires.
Ces nouvelles bases clairement décidées par les citoyens eux-mêmes, conduiraient à une baisse brutale des
dépenses soumises à remboursement suivie d’une ascension régulière, inéluctable mais souhaitée. Le corps
social tout entier serait évidemment régulièrement consulté sur le niveau de soins qu’il souhaite et donc sur le
niveau de dépenses qu’il accepte d’assumer.
Dr Alexandre Lepetit