ORIENTATION DIAGNOSTIQUE DEVANT DES HALLUCINATIONS
Sandrine MANTELET
COURS DE PSYCHIATRIE DES DCEM3 Questions d'internat n° 044
Sensation ou perception d'objets externes n'existant pas dans la réalité. Elles peuvent être isolées ou entrer dans un tableau délirant
Les hallucinations ne doivent pas être confondues avec les illusions, qui consistent en une mauvaise interprétation de stimuli sensoriels et ne doivent pas être trop rapidement "psychiatrisées" en particuliers chez les enfants ( cf migraines), les personnes agées, les patients polymédicalisés,...
Voir également Les hallucinations iatrogènes
I. DEFINITION DE L'HALLUCINATION -
DESCRIPTION CLINIQUE
I.1. L'hallucination est
une perception sans objet réel à percevoir.
Elle n'est donc pas
une perception erronée du monde réel (métamorphopsies, micro ou macropsie,
illusions). Lorsqu'il s 'agit d'hallucinations dites psychosensorielles, elles
peuvent toucher n'importe laquelle des 5 modalités sensorielles (auditive,
visuelle, olfactive, gustative, tactile lorsqu'elles concernent la sensibilité
externe, cœnesthésique ou somesthésique lorsqu'elles concernent la sensibilité
interne ou proprioceptive). Parmi les hallucinations fréquentes de ce dernier
type, il faut noter les hallucinations concernant la sphère génitale (sensations
d'attouchements, de pénétration, d'orgasme, d'accouchement, …).
Les
hallucinations intra-psychiques sont perçues comme une ou des voix provenant de
l'intérieur même de la tête du sujet (perturbations du langage intérieur), et
n'ont pas de caractère de sensorialité. Elles appartiennent au cadre de
l'automatisme mental.
Devant tout délire ou toute expérience hallucinatoire,
il faut rechercher d'autres mécanismes délirants (illusions, interprétations,
intuitions, imagination).
I.2
Recherche des caractéristiques des hallucinations
Il existe des
hallucinations élémentaires (phosphènes, acouphènes), ou des hallucinations
complexes (images construites, mots, phrases) : il convient donc de tenter de
faire décrire précisément par le sujet les caractéristiques de ses
hallucinations. On cherchera donc leur contexte de survenue (conditions
pratiques : luminosité ambiante, période vespérale ou de l'endormissement,
isolement, prise de médicaments ou de toxiques, contexte de maladie somatique),
leur contenu (nature des propos entendus, identification ou non de la voix comme
étant celle d'une personne déterminée - connue du patient, toujours identique à
chaque période hallucinatoire, que le patient peut évaluer comme appartenant à
un homme, une femme, un enfant, d'âge parfois précisable, etc… - localisation
topographique de l'origine de l'hallucination, composition et couleurs des
images, expériences à chaque fois identiques, ou toujours différentes, sensation
de scène déjà vue ou déjà vécue, …).
L'existence des hallucinations entraîne
parfois des modifications très significatives du comportement du patient, qui
peuvent permettre de déceler leur existence chez un sujet réticent, qui n'expose
pas l'existence de ces phénomènes hallucinatoires à ses interlocuteurs. Ainsi,
les hallucinations auditives, lorsqu'elles surviennent, peuvent totalement
capter l'attention du sujet, au point d'interrompre le discours qu'il est en
train de tenir, ou de lui faire tourner la tête vers l'endroit d'où provient
l'hallucination : il s'agit dans ce cas d'une attitude d'écoute. Les
patients réagissent aussi parfois à des hallucinations tactiles ou
somesthésiques.
I.3 Adhésion ou
critique
Un aspect essentiel de l'exploration de phénomènes
hallucinatoires est l'estimation du degré d'adhésion du sujet à ses
hallucinations. En effet, si le patient présente une adhésion complète au
phénomène hallucinatoire, il s'agit d'hallucinations à proprement parler. S'il
critique sa perception, c'est-à-dire s'il pense que ce qu'il perçoit est le
fruit de son imagination, que cela n'existe pas à proprement parler, alors on
est en présence d'une hallucinose, d'origine somatique.
II. HALLUCINATIONS ORGANIQUES OU LESIONNELLES
II.1. Hallucinations dans le cadre des
intoxications
II.1.1. Drogues hallucinogènes
:
Sont considérées comme telles les substances qui induisent
régulièrement des phénomènes hallucinatoires, dès la consommation de faibles
doses de la substance. Il s'agit des dérivés de la mescaline, de l'ecstasy, du
LSD, de la psilocybine, et du PCP (phencyclidine ou poudre d'ange). Ces produits
entraînent une dépersonnalisation s'accompagnant d'illusions sensorielles et
d'hallucinations, comparable à un onirisme, le LSD étant réputé provoquer des
synesthésies (télescopages de perceptions sensorielles selon différentes
modalités - par exemple : un son déclenche des hallucinations colorées ; une
perception tactile est associée à une hallucination visuelle). Les substances
anticholinergiques à forte dose (belladone, antiparkinsoniens anticholinergiques
du type Artane*, Akinéton* ou Lepticur*), peuvent entraîner des tableaux
confuso-oniriques à forte charge en illusions ou hallucinations visuelles.
Voir également Les hallucinations iatrogènes
II.1.2. Drogues à potentiel hallucinogène
Ces
substances ont un effet toxique global, s'accompagnant habituellement de
troubles de la vigilance et d'un certain degré de confusion mentale, où peuvent
apparaître des hallucinations. De nombreux toxiques peuvent être en cause :
colles et solvants, éther, gaz volatiles, cannabis et ses dérivés, opiacés à
fortes doses, cocaïne, amphétamines.
II.2. Hallucinations liées à une désafférentation -
hallucinose
Il s'agit d'états hallucinatoires qui n'entraînent pas la
création d'un véritable délire : le sujet ne " croit pas " en ce qu'il perçoit,
même si ce qu'il éprouve est ressenti avec beaucoup de vivacité et de précision
: la critique s'installe très vite. On est donc en présence de phénomènes
psychosensoriels sans délire.
II.2.1.
Hallucinations dans le cadre d'un déficit auditif
Des sujets sourds
peuvent être amenés à percevoir des hallucinations auditives, initialement sous
forme d'acouphènes, qui se transforment peu à peu en hallucinations
élémentaires, puis de plus en plus élaborées, parfois musicales. Ces
hallucinations peuvent être unilatérales, généralement du côté où prédomine la
surdité. Ces hallucinations sont le plus souvent critiquées.
II.2.2. Hallucinations dans le cadre d'un déficit visuel
On
parle alors du syndrome de Charles Bonnet, qui concerne des sujets âgés,
présentant un déficit visuel partiel, généralement d'installation progressive,
voire une cécité. Des hallucinations visuelles se rencontrent également dans le
cadre de lésions des voies visuelles (nerf optique, chiasma), ou encore dans des
hémianopsies latérales d'origine occipitale, en dehors de tout mécanisme
épileptique. Elles s'installent rapidement après l'apparition du trouble
neurologique et sont de types variés.
II.2.3.
Hallucinations dans le cadre de désafférentation somesthésique
Il s'agit
du phénomène du " membre fantôme ", survenant chez les amputés, qui ressentent
des sensations proprioceptives comme elles existaient avant de perdre le segment
amputé. Parfois, les sensations sont douloureuses. Ces phénomènes du membre
fantôme surviennent parfois dans d'autres contextes neurologiques, tels des
lésions plexiques ou des paraplégies.
Certains syndromes de
Guillain-Barré sévères peuvent comporter des sensations somesthésiques
hallucinatoires.
II.2.4. Hallucinose pédonculaire
: atteinte des voies auditives associée.(voir
II.3.5.)
II.3. Hallucinations dans les
phases de modification de la vigilance
et les syndromes
confuso-oniriques
Un état de vigilance particulier, physiologique ou
pathologique, est à l'origine de la possibilité de survenue de phénomènes
hallucinatoires.
II.3.1. Dans un contexte
physiologique :
C'est à l'occasion des phases d'endormissement ou de
réveil que l'on peut rencontrer des hallucinations. On parle alors
respectivement d'hallucinations hypnagogiques et hypnopompiques.
Les hallucinations
hypnagogiques : surviennent chez le sujet normal, au
coucher ou à l'occasion d'un endormissement en cours de journée (sieste, rêverie
profonde). Les hallucinations sont visuelles ou auditives, correspondent souvent
à des événements de la journée écoulée et s'accompagnent volontiers de
sensations d'apesanteur, de chute libre, de flottement. Elles prennent fin avec
l'endormissement ou un sursaut et ne sont pas angoissantes.
Les
hallucinations hypnopompiques correspondent à
l'intrusion du contenu d'un rêve au moment du réveil, avec une période de
désorientation brève.
II.3.2. En pathologie du
sommeil :
C'est chez les sujets narcoleptiques qu'on rencontre des hallucinations
hypnagogiques. Il s'agit alors d'hallucinations visuelles, auditives ou
somesthésiques, comparables à un rêve, qui surviennent en pleine conscience chez
le patient, lors des endormissements pathologiques de la journée ou au coucher.
Ces phénomènes hallucinatoires sont souvent vécus avec angoisse et bien
mémorisés. Leur durée peut être prolongée, de plus de 10 minutes.
II.3.4. En pathologie neurologique lésionnelle
:
Dans un contexte pathologique, ce sont des lésions (vasculaires ou
tumorales) des zones cérébrales régulant la veille et le sommeil, c'est-à-dire
les pédoncules et le pont, ou bien une souffrance encéphalique génératrice d'un
syndrome confusionnel, qui peuvent favoriser l'émergence
d'hallucinations.
II.3.5 Hallucinose pédonculaire
:
Les lésions focales du tronc cérébral (calotte protubérantielle ou
pédoncules) peuvent entraîner une hallucinose, qui est constituée par des
hallucinations mono sensorielles, soit auditives, soit visuelles, qui
surviennent en l'absence de trouble de la vigilance.
Les hallucinations
visuelles surviennent plus facilement au calme, dans une lumière atténuée,
lorsque le patient ferme les yeux, lors de l'affaiblissement de la vigilance. Il
s'agit de visions colorées, comparables à un film muet, sans support ou à
l'inverse " projetées " sur une surface (mur, plafond, …), qui mettent en scène
des personnages, des animaux, des formes complexes. Le patient en a pleinement
conscience et mémorise ces phénomènes visuels. Initialement perplexe et
convaincu de ce qu'il voit, il critique rapidement ces phénomènes et reconnaît
leur caractère irréel. Les hallucinations n'existent que dans la phase aiguë de
la lésion en cause (vasculaire le plus souvent).
Les hallucinations
auditives surviennent dans un contexte comparable, lorsque la lésion causale
touche les voies auditives centrales. Elles sont complexes et peuvent être
musicales (chanson, thème musical), ou verbales.
II.3.6 Confusion mentale :
Dans la confusion mentale, les
hallucinations (et plus encore les illusions) sont fréquentes dans les formes
dont l'étiologie entraîne une hyperactivité et une agitation, dans le cadre
d'états confuso-oniriques. C'est le cas des encéphalopathies liées à un sevrage
(alcool, benzodiazépines, barbituriques) ou à une intoxication
(anticholinergiques, dopaminergiques). Le patient confus, qui se trouve comme
dans un cauchemar, adhère à ses hallucinations, ne les critique pas, et il est
donc considéré comme délirant. Le comportement du sujet et son agitation sont
directement en phase avec les idées délirantes et les hallucinations,
généralement terrifiantes, qu'il subit. Celles-ci sont
habituellement assez mal mémorisées.
II.4.
Hallucinations dans les démences
Certains syndromes démentiels
s'accompagnent d'idées délirantes, généralement à thème persécutif ou de
spoliation, et d'hallucinations. Les hallucinations visuelles sont les plus
fréquentes, mais d'autres modalités perceptives peuvent être concernées.
La
maladie d'Alzheimer peut comporter des hallucinations, mais la forme clinique de
démence où l'on en rencontre le plus souvent est la démence à corps de Lewy. De
façon assez caractéristique, les patients présentent des hallucinations
visuelles, souvent de personnages de leur entourage proche. Ces visions peuvent
s'accompagner de phénomènes auditifs. Les malades souffrant de démence à corps
de Lewy sont particulièrement intolérants aux neuroleptiques,
qu'il convient d'éviter de prescrire.
II.5
Hallucinations dans le cadre des dysfonctionnements corticaux et de
l'épilepsie
Les migraines avec aura peuvent comporter des phénomènes
hallucinatoires, essentiellement de type élémentaire, comme par exemple les
phosphènes des migraines ophtalmiques.
Dans l'épilepsie, les hallucinations
surviennent dans l'aura préalable à la crise, ou durant celle-ci lorsqu'il
s'agit de formes partielles complexes.
On peut constater des hallucinations
auditives simples (bruits élémentaires, bourdonnements, cliquetis), de durée
brève, lorsque l'aire auditive primaire est en cause, ou des hallucinations
auditives complexes (musique, voix) dans le cadre de crises temporales. C'est
également dans les crises temporales que l'on rencontre la plupart des
hallucinations gustatives. Les patients rapportent des saveurs désagréables. Les
hallucinations olfactives sont elles aussi généralement déplaisantes (mauvaises
odeurs). Elles surviennent dans les épilepsies temporales ou prenant leur
origine dans la région orbito-frontale. Les hallucinations visuelles simples
sont présentes dans l'épilepsie à point de départ occipital. Elles consistent en
des formes circulaires ou arrondies, colorées, parfois animées. Elles diffèrent
des phosphènes migraineux, qui sont plutôt perçus comme non colorés, en zig-zag.
Les hallucinations visuelles complexes épileptiques comportent des scènes,
jamais vues ou au contraire déjà vécues dans le passé, parfois associées à des
perceptions selon d'autres modalités sensorielles. Il peut s'agir alors du "
dreamy state " (état de rêve), où le patient a le sentiment d'avoir déjà vu ou
déjà vécu la scène, dont il perçoit cependant le caractère non réel. Le dreamy
state survient en début de crise, et ce sont les structures
amygdalo-hippocampiques et la face latérale du lobe temporale qui seraient à
même de les faire apparaître. Les phénomènes d'héautoscopie peuvent survenir en
cas de phénomènes de dépersonnalisation, quelle qu'en soit l'origine, mais aussi
dans l'épilepsie partielle complexe : le patient a le sentiment d'être extérieur
à lui-même, en train de s'observer parler ou agir.
III. LES HALLUCINATIONS EN PATHOLOGIE
PSYCHIATRIQUE
Dans un contexte psychologique particulier, et non
pathologique, celui du deuil, on peut constater des hallucinations "
physiologiques " du deuil, ou plutôt des illusions (qui concernent la voix du
défunt, sa stature, ses gestes, sa démarche, tous aspects qui évoquent la
personne défunte …) et plutôt que d'authentiques hallucinations, des
représentations mentales fortes (le sujet endeuillé, lorsqu'il pense à la
personne décédée, évoque la voix, l'image du défunt), critiquées par
l'endeuillé.
En pathologie psychiatrique, les patients adhèrent à leurs
perceptions hallucinatoires, qu'ils ne parviennent à critiquer que lorsqu'une
amélioration clinique s'amorce. Ces phénomènes hallucinatoires surviennent en
pleine conscience, sans déficit sensoriel ni perturbation de la vigilance. Dans
les troubles mentaux, ce sont de loin les hallucinations auditives qui
prédominent. On constate aussi très souvent des hallucinations verbales
psychiques, et parfois des hallucinations psychomotrices verbales (propos
prononcés par le patient, généralement avec une voix assez différente de son
timbre habituel).
Les hallucinations sont pratiquement toujours
présentes dans les états délirants aigus ; elles
caractérisent certaines formes de délire chronique, comme la psychose hallucinatoire chronique, et sont très fréquentes
lors des poussées délirantes des syndromes
schizophréniques, en particulier paranoïdes.
Un tableau
complexe, aux frontières de la pathologie psychiatrique et d'effets toxiques
aigus ou lésionnels au long cours est constitué par "
l'hallucinose des buveurs ", décrite par Wernicke. Les phénomènes
hallucinatoires, généralement acoustico-verbaux, à thème insultant ou
persécutoire, ne sont pas critiqués par le sujet (le terme d'hallucinose est ici
un reliquat d'une description clinique ancienne, et il ne correspond pas à ce
que nous désignons dans ce chapitre comme l'hallucinose à proprement parler). Il
n'y a pas de perturbation de la conscience. Cet état survient souvent à
l'occasion d'un excès alcoolique plus marqué, et il disparaît en quelques jours
ou semaines. Certaines formes peuvent cependant se chroniciser.
Il est
possible de constater des hallucinations, généralement acoustico-verbales ou de
la sensibilité, dans les troubles de l'humeur
délirants. Ainsi, les manies délirantes, les mélancolies délirantes
ou les états mixtes s'accompagnent souvent d'hallucinations congruentes à
l'humeur (propos culpabilisants ou persécutoires, annonçant la condamnation,
chez les mélancoliques ; voix souvent d'origine divine qui viennent conforter
certains maniaques dans leurs projets grandioses ou messianiques).
En
dehors des états psychotiques, des hallucinations peuvent se rencontrer dans
d'autres formes de troubles mentaux, plus rares. Ainsi, la dissociation hystérique (" états seconds ") peut s'organiser
sous des formes comportant de riches visions, des voix, des sensations tactiles
voluptueuses, dont la thématique plus ou moins directement sexuelle ou mystique
et le plaisir manifeste que la patiente (plus rarement le patient) en retire
sont d'assez bons éléments d'orientation diagnostique, avec l'absence de
syndrome dissociatif au sens schizophrénique du terme, un début brutal au
décours d'un traumatisme affectif, le renforcement de la symptomatologie en
présence de tiers et la sensibilité du tableau à la suggestion.