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La grande panne des antibiotiques
Un rapport alarmant de l'OMS

Nouvel Observateur - N°1859
Fabien Gruhier

D'ici dix à vingt ans, aucun de ces médicaments antimicrobes ne fonctionnera plus. La médecine n'a d'autre solution que de réduire au plus vite la présence mondiale des maladies infectieuses, avant cette fatidique perte d'efficacité

On a beau se frotter les yeux avant de relire. Ou penser qu'il s'agit d'un simple cauchemar que le réveil dissipera. Rien à faire. Dans un rapport officiel de l'OMS (Organisation mondiale de la Santé), publié à Washington à la mi-juin, il est bel et bien écrit des choses comme : « Les maladies guérissables, telles l'angine, l'otite ou la tuberculose, risquent de devenir bientôt incurables. » « Nous assistons à une érosion des progrès accomplis par la médecine au cours des dernières décennies. » « Les germes de la quasi-totalité des grandes maladies infectieuses commencent à résister aux médicaments disponibles. »

En résumé, l'homme est en train de perdre la partie face aux microbes. D'ici à dix, vingt ans, aucun de nos glorieux antibiotiques ne fonctionnera plus. Le Moyen Age revient au galop, avec ses pestes noires et autres épidémies ravageuses.

A Paris, à l'hôpital Bichat, le professeur Claude Carbon, spécialiste de la pharmacologie de la résistance aux anti-infectieux, confirme que « la situation est extrêmement préoccupante » : « Nous ne nous heurtons plus seulement aux classiques bactéries hospitalières dites nosocomiales, mais aussi à des souches multirésistantes de pneumocoques, méningocoques et autres agents infectieux venus de l'extérieur ».

Le docteur David Heymann, directeur exécutif chargé des maladies transmissibles à l'OMS, observe : « Il avait fallu vingt ans pour mettre au point la pénicilline puis généraliser son emploi. Et, après vingt autres années, ce médicament est devenu pratiquement inopérant dans le traitement des gonococcies. » Typhoïde, dysenterie, choléra, leichmaniose ne réagissent plus aux traitements habituels. La tuberculose présente des souches qui résistent aux deux antituberculeux les plus puissants, et qui réclament des traitements environ cent fois plus coûteux.

Les antibiotiques sont des poisons naturels que certains micro-organismes sécrètent afin de rendre la vie impossible à d'autres microbes. D'où leur utilisation en médecine pour détruire les bactéries indésirables. Mais celles-ci apprennent à s'adapter, et alors il faut trouver autre chose... Mais quoi ? On en est là, et, souligne le docteur Heymann, à l'horizon de la recherche pharmaceutique on ne voit rien venir, ou à peu près rien : « Il n'y a pas de nouveaux médicaments antibactériens sur le point d'apparaître, et, s'il y en avait, il faudrait compter quinze à vingt ans avant de les voir arriver dans les pharmacies. » On se trouve donc dans une impasse.

La médecine doit s'engager « dans une course contre la montre » : « Avec les médicaments dont nous disposons, et tandis qu'ils fonctionnent encore, il s'agit de réduire très vite le niveau mondial des maladies infectieuses. » Sinon, ce sont les maladies qui viendront à bout des médicaments, et alors il sera trop tard.
Le moindre microbe pourra de nouveau nous tuer. Comme au Moyen Age. On mourra d'une otite ou d'une diarrhée infectieuse.

Comment en est-on arrivé là ? Comment a-t-on pu se laisser enfermer dans ce piège ? Selon les spécialistes, il faut d'abord invoquer l'intensification des déplacements et des échanges mondiaux, dont les germes virulents profitent pour se répandre. Ainsi, constate le récent rapport de l'OMS, « les empreintes ADN ont permis d'identifier les souches d'un bacille tuberculeux pharmacorésistant en Europe orientale, en Asie et en Afrique, et de suivre leurs traces à mesure qu'elles apparaissent chez des malades d'Europe occidentale et d'Amérique du Nord ». Voilà quelques années, une poussée de tuberculose polychimiorésistante a d'ailleurs coûté près d'un milliard de dollars à la Ville de New York. On conçoit qu'aucune ville du tiers-monde ne saurait s'offrir une pareille opération intensive.

Mais, à côté de l'irrésistible mondialisation des souches redoutables, il y a deux raisons, exactement inverses, au déclin des antibiotiques : l'insuffisance de leur utilisation dans les pays pauvres ; son excès dans les pays développés.
Dans les pays dits « en voie de développement », les infections sont peu ou mal soignées, quand ce n'est pas avec des produits frelatés, périmés, sous-dosés, achetés en quantités insuffisantes, sur de pittoresques marchés exotiques mais sans le moindre conseil d'utilisation. Résultat : on ne tue que les microbes les plus faibles, laissant le champ libre aux souches virulentes.

Dans les pays développés - la France se signale particulièrement à cet égard -, les antibiotiques sont prescrits à tout propos, y compris lors d'affections banales, bénignes, voire non bactériennes où ils n'ont donc rien à faire. Le résultat est le même : les microbes s'habituent, s'adaptent, mutent et deviennent multirésistants.

Pour le professeur Cardon, une seule solution : « Il faut utiliser partout les antibiotiques quand ils sont nécessaires, et alors de la façon la plus adéquate, avec des dosages soigneusement calculés et des durées de traitement aussi courtes que possible. » Afin d'exterminer tous les germes d'un coup, sans laisser aux plus « malins » d'entre eux la possibilité de contourner l'obstacle puis de se remultiplier sous une forme invulnérable. « Ne plus prescrire d'antibiotiques face à de simples sinusites ou bronchites qui disparaissent toutes seules sans traitement, conseille par exemple Claude Carbon. Et, pour les angines, réserver les antibiotiques à la minorité de celles qui sont dues à une bactérie. » Il existe d'ailleurs aujourd'hui un petit test tout simple qui permettrait au généraliste de s'assurer de la nature de l'angine. Malheureusement, le lobby des laboratoires d'analyses médicales est... multirésistant à ce genre d'innovation. Car il n'entend pas se laisser déposséder d'un test biologique. Donc la Sécu ne le rembourse pas. Donc on ne l'utilise pas. Donc le médecin balance des antibiotiques (remboursés) dans la nature. Pour le cas où cela serait nécessaire...

On le voit : le combat pour un emploi rationnel des antimicrobiens se heurte à de nombreux obstacles. Le plus massif se situe d'ailleurs au-dehors du champ médical, et doit être recherché dans... l'agriculture. Car les éleveurs d'animaux de boucherie font un usage souvent incontrôlé de ces antibiotiques, et contribuent ainsi à l'apparition de bactéries résistantes. Les animaux sont soignés en cas de maladie, ce qui peut paraître normal. Mais ils sont aussi trop souvent gavés d'antibiotiques à titre préventif, notamment pour bloquer l'apparition de microbes dans les produits laitiers ou carnés.
Enfin, les antibiotiques sont parfois utilisés systématiquement comme accélérateurs de croissance : pour des raisons mystérieuses, et peut-être imaginaires, les antimicrobiens jouissent de la réputation de faire grandir les animaux plus vite - un « effet bénéfique » sans doute proche de celui de l'eau bénite, contre lequel l'OMS s'insurge. D'autant qu'on a déjà observé de ce fait l'apparition de salmonelles antibiorésistantes qui ont entraîné des décès humains.
L'OMS (sera-t-elle entendue ?) voudrait que toute utilisation de ces produits chez les animaux fasse l'objet d'une prescription vétérinaire. On savait depuis longtemps que trop d'antibiotique tue l'antibiotique. Désormais, on constate que trop d'antibiotique tue... tout court.
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