Introduction
Le risque
d'infection fulminante persiste toute la vie après une
splénectomie.1 Les macrophages de la rate jouent un rôle
important de filtre et phagocytent les bactéries circulantes ainsi
que les globules rouges parasités.2 Après une
splénectomie, le foie peut effectuer ce travail mais nécessite un
système du complément intact et un taux élevé d'anticorps
spécifiques. La capacité de développer une réaction immune chez un
patient splénectomisé dépend essentiellement de son âge au moment de
la splénectomie et de la présence d'un déficit immunitaire
sous-jacent. Cet article passe en revue les différentes
recommandations issues de réunions de consensus pour la prévention
et le traitement des patients splénectomisés ou souffrant d'une rate
non fonctionnelle.
Définitions
Il est
habituellement facile d'identifier un patient opéré d'une
splénectomie alors que celui qui souffre d'une dysfonction splénique
est plus difficile à reconnaître. Pourtant ils courent les mêmes
risques infectieux. Il existe un moyen élégant pour dépister les
dysfonctions spléniques. L'examen attentif du frottis sanguin montre
la présence de corps de Howell-Jolly qui représentent des restes
d'ADN dans les globules rouges. On pourrait ainsi dire, par
simplification, que les recommandations de cet article s'adressent à
chaque patient chez qui on découvre des corps de Howell-Jolly sur le
frottis sanguin. On retrouve ces derniers après une splénectomie,
quelle que soit son indication (traumatique, purpura
thrombocytopénique, etc.), dans le cadre d'un hyposplénisme
fonctionnel tel qu'on peut le rencontrer dans certaines affections
hématologiques (thalassémie majeure) ou lymphoprolifératives
(lymphome), ou à la suite d'une asplénie congénitale. Pour faciliter
la lecture du texte, nous n'utiliserons plus que le terme de
«splénectomie» qui englobe toutes les dysfonctions
spléniques.
Les risques de souffrir d'une infection sévère
vont dépendre de l'âge du patient au moment de la splénectomie,
puisque l'expérience immunologique (vaccinations, infections
antérieures) joue un rôle considérable, ainsi que de la présence
d'autres immunodéficiences associées que l'on rencontre
habituellement lors d'hémopathies malignes. Ce risque est majeur
dans les premières années qui suivent la splénectomie. Parmi les
enfants qui souffrent d'une asplénie congénitale, 50% vont
développer une infection bactérienne sévère dans leur première année
de vie.3 Même si ce sont les premières années les plus
dangereuses, le risque d'infection grave perdure toute la vie, ainsi
des cas d'infections fulminantes sont décrits vingt ans après la
splénectomie.4
Afin de réduire au maximum ce risque infectieux,
chaque patient splénectomisé doit subir un certain nombre de
vaccinations, pouvoir bénéficier d'une antibiothérapie
prophylactique et avoir accès à une antibiothérapie empirique en cas
d'état fébrile. Le médecin traitant joue un rôle primordial dans
l'éducation du patient.
Micro-organismes à risque
Ce sont
particulièrement les micro-organismes encapsulés et
intra-érythrocytaires qui font courir un risque au patient
splénectomisé (tableau 1). Dès qu'une bactérie encapsulée gagne le
sang, elle peut provoquer une infection fulminante, les plus
courantes étant causées par le pneumocoque et le méningocoque. Le
Capnocytophaga se trouve essentiellement dans la salive des chiens
et se transmet à l'homme par morsure. Il faut y penser lors du choix
antibiotique chez un patient splénectomisé qui a été mordu par un
chien. L'antibiothérapie empirique doit alors couvrir le
Capnocytophaga. L'association amoxicilline/acide clavulanique
représentant un choix judicieux.5
Les plasmodium de la malaria et l'agent de la
babesiose sont des parasites intra-érythrocytaires très semblables,
dont l'infection prend des proportions importantes en cas de
splénectomie. L'agent de la babesiose atteint principalement les
grands mammifères (vaches, chevaux) et peut se transmettre à l'homme
par l'intermédiaire d'une morsure de tique. Les rares cas décrits
dans notre pays ayant tous touché des patients splénectomisés, on
peut penser que cette infection est contenue et peu dangereuse chez
un patient dont la rate est fonctionnelle.
Vaccinations
Pour garantir
une efficacité maximale, la vaccination, quelle qu'elle soit,
devrait être effectuée si possible au moins deux semaines avant la
splénectomie.6 En cas de splénectomie réalisée en
urgence, on veillera à vacciner le patient avant sa sortie de
l'hôpital afin d'éviter de l'oublier par la suite.
Le vaccin contre le pneumocoque est efficace dans
90% des cas contre les vingt-trois sérotypes les plus
prévalents.7 Les échecs de protection vaccinale
s'expliquent par une baisse progressive du taux d'anticorps
spécifique ou par une infection causée par un sérotype non contenu
dans le vaccin. Les enfants de moins de deux ans éprouvent des
difficultés à développer une immunité efficace contre les antigènes
polysaccharidiques contenus dans le vaccin. Il est recommandé de
revacciner tous les cinq à dix ans ou plus souvent en cas
d'immunosuppression associée.8 Le vaccin conjugué contre
l'Haemophilus
influenzae type b est indiqué chez
tous les enfants pourvus ou non d'une rate fonctionnelle. L'utilité
de la vaccination chez l'adulte est beaucoup moins bien démontrée et
devrait être réservée uniquement aux adultes non immuns
splénectomisés.9 Comme la durée de protection n'est pas
très bien connue, une revaccination tous les dix ans pourrait être
proposée.
Les petites épidémies de méningites à
méningocoques que nous avons connues l'année passée en Suisse nous
ont appris que le méningocoque sérogroupe C est de plus en plus
prévalent.10 Le vaccin couvre les sérogroupes A et C mais
pas le B, qui reste le plus souvent rencontré en Suisse. La
vaccination ne protège donc pas contre toutes les méningites et une
antibiothérapie doit être mise immédiatement à disposition des
patients dont les symptômes évoquent cette infection. Cette
vaccination n'est malheureusement pas très efficace chez les petits
enfants et la durée d'immunité n'excède habituellement pas quelques
années, ainsi il est recommandé de revacciner tous les deux
ans11 particulièrement pour ceux qui se rendent dans les
régions du monde où la méningite sérogroupe A est endémique
(Moyen-Orient, Afrique noire) ainsi que durant des périodes
épidémiques dans notre pays.
La vaccination contre la grippe est recommandée
annuellement car elle permet de réduire le risque d'infections
bactériennes secondaires (par exemple : pneumonie à
pneumocoque).
Antibiothérapie prophylactique
Il existe
suffisamment d'évidences cliniques pour recommander une
antibiothérapie prophylactique pour les cinq premières années de vie
chez les enfants aspléniques.12 Certains auteurs
proposent de poursuivre cette antibiothérapie indéfiniment durant
toute la vie.6,9,13 L'utilisation d'une antibiothérapie
prophylactique de longue durée chez l'adulte est beaucoup moins bien
définie et les recommandations vont de quelques mois à plusieurs
années. Il faut se souvenir que ce sont les premiers mois qui sont
les plus risqués, ainsi une antibiothérapie semble justifiée durant
cette période (environ un mois), ce qui permet aussi au patient de
se faire vacciner. Les principales recommandations figurent dans le
tableau 2.14 Un adulte qui souffre d'un déficit
immunitaire surajouté (hémopathie maligne, insuffisance hépatique,
etc.) doit pouvoir bénéficier d'une antibiothérapie de deux années
après la splénectomie.
L'amoxicilline est préférée à la pénicilline en
raison de sa meilleure tolérance et biodisponibilité. En raison
d'une augmentation progressive des pneumocoques de sensibilité
intermédiaire (I) et résistants (R) à la pénicilline dans notre
région, on conseille de débuter empiriquement par des doses élevées
d'amoxicilline (3 x 750mg/j p.o.). Ces résistances sont les
suivantes pour l'année 2000 en Suisse romande : Bienne 14% (I et R),
Fribourg 8% (I), 4% (R), Genève 19% (I), 2% (R), Neuchâtel 18% (I),
8% (R), Valais 20% (I et R), Vaud 14% (I), 5% (R) (communications
personnelles). Il est possible qu'à l'avenir on ne pourra plus
utiliser empiriquement une bêtalactamine en raison de ces
résistances croissantes et que l'on devra alors opter pour une
nouvelle quinolone (moxifloxacine, gemifloxacine,
lévofloxacine).
Il est très important d'éduquer les patients
splénectomisés afin qu'ils recourent à une antibiothérapie empirique
(amoxicilline) lors de chaque accès de fièvre associé à une baisse
de l'état général et/ou des frissons. Dans ce cas le patient doit
immédiatement entrer en contact avec un
médecin.14
Antibiothérapie empirique en cas de sepsis
sévère
Lorsqu'on
suspecte une infection sévère, la mise en route d'une
antibiothérapie empirique est recommandée immédiatement. La
mortalité d'une sepsis à pneumocoque passe d'environ 60% à 10% si
l'on réagit à temps.15 Le choix se portera sur la
ceftriaxone 2 x 2g/j i.v. ou l'amoxicilline/clavulanate 3 x 2,2g/j
i.v., ce qui permet de couvrir les principaux micro-organismes du
tableau 1.16 En milieu hospitalier on veillera idéalement
à prélever des hémocultures avant de débuter
l'antibiothérapie.
Splénectomie et voyage
Lorsqu'un
patient prévoit de voyager dans une région où le taux de
pneumocoques résistants à la pénicilline est élevé (Hongrie,
Espagne), on lui proposera une nouvelle quinolone comme traitement
empirique en cas de fièvre. Pour ceux qui s'aventurent dans les
régions impaludées, on insistera sur l'importance de la prophylaxie
contre la malaria.
Finalement il peut être utile que le patient
porte sur lui une carte spécifiant en plusieurs langues qu'il est
splénectomisé afin de pouvoir bénéficier d'un traitement optimal
s'il ne peut plus s'exprimer.17 W |