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L'importance de la dépression
Et les moyens de la dépister chez les personnes âgées

http://www.chu-poitiers.fr/pole-info/vieillissement_cerebral/depress.htm

C. Hazif-Thomas, Ph. Thomas

Centre de Gérontologie Pasteur CHU 86036 Poitiers Cedex

La dépression de la personne âgée est fréquente (7), volontiers non diagnostiquée et donc non traitée. Elle est souvent masquée, sans tristesse exprimée, de sémiologie peu apparente. Ses conséquences sont lourdes, tant au plan relationnel entre les générations qu'au plan humain : repli sur soi, perte de la pratique des actes de la vie quotidienne, dépendance ajoutée, souffrance non exprimée, non accueillie qui accule certains aînés au suicide. Gériatres et psychogériatres sont particulièrement sensibilisés à cette maladie, regroupés dans des programmes tels que PRID : Programme de Recherche et d'Information sur la Dépression.

I - EPIDEMIOLOGIE

Aujourd'hui, 60 à 70 % des syndromes dépressifs des personnes âgées (P.A.) sont négligés, méconnus ou mal pris en charge. Environ deux tiers des malades ne sollicitent pas d'aide alors que 80 % des patients âgés déprimés tirent profit d'une assistance médicamenteuse

Celle-ci n'est pas toujours adaptée : dépression et anxiété sont diagnostiquées et traitées indifféremment par certains praticiens.

BLANCHARD note une incidence annuelle de 30.8 % (5) et la prévalance selon les différentes enquêtes de population générale est de 10 à 15 % en moyenne avec un taux d'état dépressif majeur de l'ordre de 2 à 3 % (Voir Tableau 1)

En médecine générale, la prévalence des symptomes dépressifs et de la dépression chez les personnes âgées est de 13 à 40% (Tableau 2)

Dans la Who study qui concerne 15 centres internationnaux, 15 à 30 % (42) des patients consultant un Médecin généraliste présentent des symptômes dépressifs et si les troubles dépressifs restent sous diagnostiqués, il semble que les hommes âgés sont plus facilement traités par antidépresseurs, alors que les femmes âgées reçoivent plus facilement un traitement anxiolytique : des progrès restent donc à faire pour favoriser la formation et l'utilisation ciblée de psychotropes. (42). Les auteurs observent ainsi que 54 % des patients dépressifs sont globalement méconnus et il est également intéressant de noter que les patients présentant des plaintes psychologiques prennent 4.7 fois plus facilement des antidépresseurs ou des anxiolytiques.

Parmi la population âgée hospitalisée les chiffres tournent autour de 10 à 45 %, et il faut souligner l'importante co-occurance du cancer qui s'accompagne de dépression dans 50 % des cas (38), rappelant s'il était besoin la lourdeur des pathologies somatiques et des handicaps rencontrés dans les services de personnes âgées.

TABLEAU 1 : PREVALENCE EN POPULATION MOYENNE

15 %

New Haven pour Huntley (27)

Etat en 1986

11,3%

A Liverpool pour Copeland (9)

Etat en 1987

15,9%

Nord de Londres

Pour Livingston (28)

Etat en 1990

10%

A Liverpool

Pour Saunders (38)

Etat en 1993

Parmi les raisons qui sont avancées dans la sous-estimation du trouble dépressif chez l'âgé, la tendance à banaliser le ralentissement et le découragement observés joue un large rôle. Les facteurs de risque sont également insuffisamment repérés comme tels (voir tableau 5) et la iatrogénie relationnelle est quelquefois malheureusement à l'œuvre, comme en témoigne les cas de maltraitance en nombre croissant dans les pays occidentaux. La maltraitance reflète parfois l'épuisement familial devant les troubles du comportement, l'agressivité des dépressifs ou au contraire leur apathie (41)

LEGER affirme aussi qu'une des raisons de la sous-évaluation de l'état dépressif serait la pudeur des sujets vieillissants à communiquer leurs troubles (27). Une autre raison avancée est la non-pertinence des classifications DSM III et IV puisqu'elles superposent allègrement les facteurs motivation et trouble de l'humeur. Il reste en ce sens fondamental de bien garder à l'esprit les facteurs étiologiques de la dépression (26), (Tableau 4) en se rappelant que les personnes âgées cumulent les causes et les situations à risque (3), (11), (6), (14), (13), (26), (27), (25), (43) .

Si la classification DSM minore l'estimation des troubles dépressifs du sujet âgé, il semble qu'en revanche elle favorise le reperage de troubles anxieux. Toutefois peuvent être diagnostiqués comme troubles anxieux de nombreuses autres formes atypiques de dépressions tardives.

C'est pourquoi il y aurait aussi lieu d'individualiser une catégorie d'état dépressif à forme conative afin d'insister sur l'effondrement des aptitudes à faire et à s'impliquer dans diverses activités ou relations : la phobie d'implication et la résignation à s'effacer devant l'adversité seraient ici à caractériser comme une entité dépressive à part entière. La démotivation serait centrale dans cette affection associant désinvestissement au sens de PELICIER et défense de s'impliquer dans toute l'acceptation du terme. C'est-à-dire qu'il y a interdiction à faire et que le repli sur soi est aussi une défense face à l'angoisse de la perte : perte de la tranquillité, perte du domicile s'il s'agit de s'investir à l'extérieur, perte d'une relation personnelle, s'il s'agit de nouer un autre lien affectif.

TABLEAU 2 : VARIATION DE LA PREVALENCE

SELON LES GROUPES D'INDIVIDUS

Population étudiées

Sujets âgés > 65 ans

Prévalence de la dépression

Référence

Population âgée générale

10 à 15 %

9, 28

Population vue en externe

13 à 40 %

11, 15

Patients âgés hospitalisés

10 à 45 %

37

Patients âgés en maison de retraite

44 %

23

Patients âgés en institution gériatrique

30 %

17, 34

La démotivation pourrait concerner 30 à 40 % des patients institutionnalisés et à été recensé récemment dans une population de nonagénaire.

Les nonagénaires sont ainsi non seulement déprimés comme l'a noté FORSELL mais aussi démotivés (13).

La démotivation serait aussi corrélée à une perte d'activité en induisant une diminution du plaisir à faire et une atteinte de la qualité de la vie supplémentaire chez le dépressif. Les facteurs de risques retrouvés sont plus en rapport avec la pression émotionnelle de la mort, particulièrement présente en psycho-gériatrie.

Il est probable que démotivation et dépression à forme conative, qui s'accompagnent de repli sur soi, d'apathie, soient plus spécifiques de l'âge avancé : cela rendrait ainsi compte de la diminution possible de prévalence de la dépression dans les 10-15 années qui suivent la retraite et de sa remontée par la suite (33).

II - SUICIDE : EPIDEMIOLOGIE

Si la maladie touche les deux sexes, le risque suicidaire est plus important chez l'homme que chez la femme, avec un sex ratio de trois à quatre hommes pour une femme (29).  Ce risque s'est nettement accru ces dernières années, passant de 7.82 % en 1950 à 8.3 % pour les hommes de plus de 65 ans en 1983, et de 1.85 % à 2.76 % chez les femmes.

A l'inverse de ce qui se passe chez les adolescents, chez la personne âgée, le ratio tentative de suicide/réussite du suicide est proche de 1. Les moyens brutaux (arme à feux, pendaison) sont souvent utilisés. Le passage à l'acte est volontiers matinal, les traits dépressifs prédominant à cet âge en début de journée. Avant leur suicide les personnes âgées souvent mettent en ordre leurs papiers, rangent leur appartement, se mettent en scène dans leur disparition, comme pour laisser derrières elles le meilleur souvenir, en déguisant à ceux qui survivent leur désespoir. La dépression n'est pas la seule cause de suicide chez la personne âgée, le refus des handicaps pour soi, ou d'en faire porter les conséquences sur autrui, la misère et la confrontation à un monde sans goût et sans avenir peuvent être en cause.

Les suicides de la population de 60 ans et plus représentent plus de 30 % du total des suicides. Le taux de suicides moyen atteint même 35 %, aux USA chez les plus de 75 ans ; il semble bien que les suicides des vieillards spécialement ceux des hommes, augmentent dans la majorité des pays développés (36).

Ce qui est d'autant plus dramatique que 75 % des personnes âgées qui commettent un suicide ont pourtant consulté leur médecin dans le mois précédant leur mort (2).

III-SEMIOLOGIE DE LA DEPRESSION DE LA PERSONNE AGEE

Le tableau clinique est souvent trompeur, la dépression évoluant à bas bruit ou étant masquée par d'autres traits (tableau 3)

Les classifications actuelles sont dominées par le DSM IV et la CIM10 qui cadrent mal avec la pratique gériatrique. Toutefois on peut retenir que l'état dépressif majeur correspond à la dépression endogène ou psychotique, et que les formes mineures avec symptômes dépressifs renvoient à la classique dépression névrotique, ou aux états anxiodépressifs. Les formes chroniques fréquentes chez la personne âgée sont dénommées ici dysthymie ou trouble dépressif non spécifié.

TABLEAU N°3 : DEPRESSION ET PERSONNES AGEES

Eléments présents indépendamment de l'âge :

- désespoir, pessimisme, perte de l'anticipation ;

- troubles de l'humeur, anxiété

- mésestime de soi. Perte du plaisir à vivre (anhédonie) ;

- troubles neurovégétatifs : anorexie, amaigrissement, troubles du sommeil ;

- ralentissement psychomoteur.

Eléments présents dans les dépressions du sujet jeune,

Moins habituels chez les personnes âgées :

- culpabilité ;

- expression de la douleur morale ;

  • baisse de l'efficacité dans les actes de la vie sociale et

professionnelle.

  • baisse de la libido
  • idéation suicidaire

Traits de la dépression de la personne âgée :

- instabilité, agressivité, colère ;

- somatisations fréquentes ;

- démotivation, ennui, sensation douloureuse de vide intérieur ;

- repli sur soi, isolement ;

- angoisse matinale ;

- confusion ;

- dépendance ;

- troubles mnésiques allégués ;

- impression d'inutilité d'être. Suicides programmés, réussis.

 LES DEPRESSIONS AVEC CARACTERISTIQUES PSYCHOTIQUES

Elles sont de pronostic réservé, puisque près de 2/3 des patients restent déprimés 1 an plus tard et que 25% des patients décèdent dans l'année.

- Il peut s'agir de formes endogènes et la notion de trouble bipolaire peuvent être retrouvé dans les antécédents. Outre leur sévérité, LEGER rappelle les préoccupations centrées sur le corps, pouvant prendre l'ampleur d'un syndrome de Cotard, avec une anxiété majeure (26). Les patients ici nient l'existence d'un organe.

- elles renvoient également à la classique mélancolie d'involution de KRAPEALIN (1896) qui est redéfinie maintenant comme une dépression majeure unipolaire sans virage maniaque.

LES DEPRESSIONS A MASQUE CONFUSIONNEL OU SOMATIQUE

Un syndrome confusionnel peut avoir pour origine une dépression. La personne âgée réagit souvent à la solitude par une agressivité qui, paradoxalement, éloigne ceux que sa souffrance devrait rapprocher d'elle. De nombreux coups de sonnette itératifs peuvent témoigner de l'ambivalence dépressive fréquente dans ces situations. Le repli sur soi, dans une attitude de distanciation familiale, ou le refus de sortir de la chambre en institution, est parfois une forme de défense pour ne plus déranger, ou se protéger de l'indifférence ambiante. Les somatisations sont fréquentes, par carence d'écoute authentique, pour attirer inconsciemment l'attention de ceux pour qui la personne âgée pourrait être encore digne d'intérêt, ou dans le versant psychosomatique, par incapacité à métaboliser au plan cognitif ses tensions intérieures.

La dépression peut être masquée chez la P.A., sans tristesse apparente, mais avec de nombreuses plaintes physiques : asthénie, céphalées, palpitations, algies, vertiges, dyspnée et surtout la constipation. Des traits dépressifs accompagnant des affections somatiques (dépression somatogène) sont fréquents en gériatrie : amputation d'un membre inférieur ou colostomie non acceptée par exemple.

ƒ LES ETATS ANXIODEPRESSIFS

La présentation que l'aîné fait de lui va de l'angoisse à réaliser les actes de la vie quotidienne, source de désapprentissage et donc de dépendance, à l'ennui. Les troubles de l'humeur s'accompagnent beaucoup d'anxiété, une angoisse surtout matinale, qui contrastent avec les peurs vespérales de la démence. La tristesse n'est pas toujours apparente derrière les traits figés, la douleur morale est rarement exprimée. Les habiletés cognitives sont volontiers altérées mais on note davantage de plaintes subjectives (sensation de baisse intellectuelle, impression de perte de mémoire), une atteinte objectivée par les tests psychométriques. Cette altération de l'estime de soi, les troubles de la métamémoire, supérieurs à l'altération objective de la mémoire, semblent un bon témoin de dépression chez la P.A.. Cependant, les tests psychométriques peuvent être altérés par la diminution de l'attention, de la concentration, par l'anxiété (peur du test, du jugement du psychologue). La fatigabilité dépressive des personnes âgées biaise les résultats des tests. Il résulte, toutefois, au plan mémoire, fréquemment si la dépression se prolonge, des altérations du stockage comme de l'évocation, en rapport en partie avec des troubles fins de la perception d'origine dépressive.

L'anxiété est retrouvée de façon importante et BLANCHARD note ainsi que 95% des dépressifs âgés ont des troubles anxieux : ceux-ci sont dominés par l'anxiété généralisée, et de nombreux troubles phobiques tandis que les troubles paniques seraient plus rares (5).

Les plaintes somatiques sont multiples, fluctuantes, s'intégrant volontiers à une présentation hypocondriaque. Les troubles du sommeil sont souvent l'objet de consultations. Les hypnotiques prescrits traitent surtout l'ennui et leur inefficacité doivent faire prescrire un traitement antidépresseur d'épreuve. L'anorexie touche certains aliments, viandes, légumes verts, fruits, mais épargne longtemps les féculents, les aliments sucrés. Enfin, la dépression est l'une des étiologies, comme l'une des conséquences des chutes.

LES DEPRESSIONS A FORME CONATIVE

Les troubles de la vie affective sont centrés à cet âge sur la démotivation (19) qui rend compte de la perte du plaisir à faire, de l'inutilité d'être, de l'insignifiance du lendemain, de la perte de l'habitude puis du goût d'entreprendre, du renoncement à anticiper. Il en résulte un désengagement affectif et relationnel (19) et des troubles de la conation, avec comme postulat cognitif central l'idée négative suivante " ce que je fais ne compte pas ". Le " à quoi bon", dans cette situation, justifie de renoncer à l'effort d'entreprendre.

Démotivation et isolement psychologique sont bien mieux acceptés par les aidants que les comportements perturbants. Il faut comprendre la souffrance latente derrière le symptôme pour accepter la P.A. dans sa peine sans la laisser pour autant se figer dans le refus relationnel. L'isolement aggrave les difficultés affectives et le repli sur soi facilite le désapprentissage (20).

Lorsque la dépression à forme conative s'associe à une régression, se trouve réalisé le syndrome de la moule et du rocher.

La personne âgée s'accroche à l'institution, refusant toute velléité d'autonomisation qui faciliterait et justifierait son retour à domicile. En institution, la dépression se manifeste volontiers par un renoncement à exercer des choix, délégués alors à l'équipe qui propose ou non-animation et projet de vie plus ou moins bien articulé avec les souhaits de la famille. La dépendance induite sécurise l'aîné, qui a peur d'affronter les risques d'un retour à domicile et qui cherche à s'incruster dans l'unité de soins. Il est possible de dépister cette forme clinique suivant deux caractéristiques : la démotivation est prégnante et coexiste paradoxalement avec une dépendance comblante, comme si une adaptation catastrophique, même et surtout parce qu'elle est marquée par de la honte, empêchait toute redéfinition et de l'autonomie et de l'avenir : nous avons nommé ailleurs cette dépression de couleur "honteuse ", dépendance régressive aggravée (20), pour attirer l'attention sur la gravité de voir l'évolution se figer dans la dépendance, une régression mêlée à des symptômes dépressifs, la réticence envers les soins et le refus ambivalent de toute affirmation des choix de vie (20).

LES DEPRESSIONS HOSTILES

Ailleurs les dépressions hostiles dominent la scène clinique par l'expression colérique prédominante. Très souvent, les personnes âgées sont hypersensibles aux stimuli, y répondent par de l'agressivité, de la confusion. A l'inverse de ce qui est observé chez les plus jeunes, la culpabilité et l'auto dépréciation sont au second plan ou absent, quand la déception de soi et des autres est fréquemment alléguée pour expliquer la situation vécue et appeler la mort.

P ALIGN="JUSTIFY">Cette déception est surtout source de colère qui est un moyen de défense surtout utilisé pour évacuer sur autrui la souffrance. Ce faisant, la personne âgée se laisse malheureusement entraînée par la situation et perd encore plus son espoir.

Les traits d'hostilité et l'agressivité se retrouvent fréquemment dans les dépressions compliquant la clinique démentielle ; dans ce cas irritabilité, agitation et colères s'associent à une humeur dépressive dans 81 % des cas lors d'une démence sénile type Alzheimer (22).

AUTRES FORMES CLINIQUES

Les deuils compliqués sont rares mais de pronostic grave chez la P.A. Ils correspondent à des évolutions de plus de deux mois de symptômes dépressifs après la perte d'une personne chère à l'aîné. Une culpabilité très grande, impliquant une allégation de responsabilité de l'aîné dans le décès, est présente. On observe un ralentissement psychomoteur important, une perte d'autonomie fonctionnelle marquée et durable, un sentiment morbide de dévalorisation (DSM IV), des perturbations somatiques et métaboliques sévères.

LES Syndrome DE GLISSEMENT

Les syndromes de glissement, conséquences de maladies somatiques graves, d'institutionnalisation non acceptée, ou de syndrome de transfert réalisent une véritable catastrophe vitale impliquent anorexie, état confuso-dépressif, refus de soins, agitation et/ou agressivité.

Après une période de latence brève, un tableau de confusion et de dépression grave s'installe. Les grandes fonctions vitales peuvent se décompenser et précipiter une évolution fatale, inéluctable dans plus de 30 % des cas, malgré les traitements bien conduits, institués d'urgence (Sismothérapie, antidépresseurs injectables, réanimation...)

LE Syndrome DE DIOGENE

A domicile, certaines dépressions s'accompagnent d'un renoncement aux soins corporels, à l'entretien de la maison qui s'encrasse et où s'entassent divers objets au fil des années, réalisant un véritable syndrome de Diogène (40).

LA DEPRESSION PSEUDODEMENTIELLE

La dépression avec troubles cognitifs, dite pseudo-démentielle (10, 12), pose le problème de l'intrication des démences et des dépressions. La dépression est en effet fréquente dans la maladie d'Alzheimer. Classiquement, la normalisation des troubles cognitifs après traitement efficace sur la dépression fait porter le diagnostic de dépression pseudo-démentielle. Le diagnostic de démence doit être porté avec prudence en gériatrie, et l'épreuve thérapeutique par antidépresseur corrige heureusement certains diagnostics portés abusivement. A contrario, certaines études récentes ont montré que dans les années de suivi des dépressions peuso-démentielles, près de la moitié évoluait vers une authentique démence (1). Ainsi le débat actuel sur le continuum entre démence et dépression est-il loin d'être fermé. Les atteintes sensorielles ne sont pas anodines, fermant la porte sur l'appréhension du monde ; concordant avec cette vulnérabilité souvent faite de désafférentation, les déprimés à début tardif ont plus souvent de déficits neurosensoriels que les sujets dont la maladie dépressive a commencé avant 60 ans (24 ).

III- EVOLUTION

L'évolution de la dépression est variable d'un malade à l'autre. La guérison sans rechutes se voit dans 1/3 des cas, 1/3 des P.A. passe à la chronicité, le dernier tiers rechute, ou s'installe dans des états dépressifs résiduels : désengagement, démotivation chronique, ennui et régression.

Des tableaux de vieillards grincheux, oppositionnels, méfiants, jaloux, revendicatifs, s'observent ; alcoolisme ou polymédication ne sont pas rares.

L'intrication de la démence et de la dépression est importante au plan épidémiologique stigmatisant s'il le fallait la gravité de la non-reconnaissance et du faible taux de diagnostic et de traitement de la dépression de la personne âgée : ainsi BLAZER rappelle la coprésence d'un état dépressif majeur dans 25% des démences d'Alzheimer et un taux de 50% d'autres types des dépressions associées à la démence (4).

Les maladies dégénératives voient fréquemment se développer des états dépressifs dans leur évolution : ainsi les prévalences sont de 20% dans la maladie de Parkinson (31), 60% dans les deux ans qui suivent un accident vasculaire cérébral (35) et de 38% des cas dans la maladie à corps de Lewy (30).

DEPISTAGE

Outre l'examen clinique et la reconnaissance des personnes âgées à risque, il importe de toujours avoir la dépression "en ligne de mire ", ce qui implique de savoir facilement prescrire un traitement d'essai avec recours au spécialiste psychogériatre dès que des difficultés de prise en charge pèsent soit au plan clinique soit au plan thérapeutique

Un travail en réseau entre partenaires s'occupant des personnes âgées est un des leviers de l'amélioration du dépistage et du traitement psychosocial des patients âgés dépressifs, ce qui suppose de mettre en place de solides systèmes de co-responsabilité entre services hospitaliers, et libéraux et sociaux.

Le recours à des outils adéquats d'évaluation et de dépistage comme la Geriatric Dépression Scale [tableau 7] est souhaitable, motivant CLEMENT, NASSIF, MARCHAN et LEGER à en proposer une version simplifiée en quatre items, ce qui est volontiers possible en pratique ambulatoire. ( Tableau 6 ) (8).

L'esprit du dépistage actuel est de considérer que la constation de symptômes dépressifs durables doit être prise en compte même s'ils ne réunissent pas les critères DSM IV de dépression majeure.

Deux points importants sur la dépression de la personne âgée :

  • Penser au diagnostic : 20 % de la dépression après 75 ans dans la population générale.
  • Faire un test thérapeutique d'épreuve, par antidépresseur dans les formes atypiques, avec confusion, désorientation, agressivité.

CONCLUSION

La dépression de la personne âgée reste un ennemi acharné du bien-être des aînés et de leur qualité de vie. Parce qu'elle est souvent sous-diagnostiquée, sous-estimée et sous-traitée, les patients et leurs proches peuvent ne pas être conscients de la présence d'une dépression. Les symptômes sont souvent regardés comme des stigmates normaux de l'avancée en âge et l'anticipation au troisième et quatrième âge s'oriente encore trop souvent vers des actes désespérés, ce dont témoigne largement la trop grande fréquence du suicide des hommes âgés.

RESUME

La prévalence importante de la dépression, de 10 à 15 % et l'amélioration des conditions d'information peuvent laisser espérer une moindre méconnaissance de la dépression de la personne âgée. Les praticiens généralistes et les personnels s'occupant de personnes âgées sont très souvent confrontées à des tableaux beaucoup plus atypiques que chez les personnes jeunes. Il y a lieu dans tous les cas où les modalités d'existence de l'aîné sont brutalement bouleversées de suspecter et de traiter efficacement et durablement la dépression.

Mots clés :

Dépression, personnes âgées, épidémiologie, dépendance.

Summary :

The important prevalence of depression amongst old people, ranging from 10 to 15 % and the improvement of the quality of the information let expect that a weakening of the underdiagnosis. Medical doctor and the caregivers in charge of this patients are often concerned with more atypical forms of the desease than in younger people. In all case, when the way of life of olders are changing too quickly, it is necessary to suspect the depression and to treat it efficiently and for a sufficient duration.

Key Words :

Depression, Ageing, epidemiology, dependence.

 

TABLEAU N°4 : FACTEURS PATHOGENES DE DEPRESSION

 

FACTEURS

BIOLOGIQUES

Diminution des neurotransmetteurs au niveau du cerveau

Risques génétiques

Maladies somatiques

H . ALLAIN (3)

 

 

 

 

 

FACTEURS PSYCHOLOGIQUES,BIOGRAPHIQUES

Poids des événements de vie

Manque de relations privilégiées

Manque d'estime de soi

Perte des prochesPerte d'autonomieConséquences de la retraite

Changement de domicile

Maladies somatiques

EVANS (11)

BRODATY (6)

FORSELL (14)

FERREY (13)

LEGER(26, 27)

 

 

FACTEURSPSYCHOSOCIAUX

Isolement socialRéduction du réseau social

SolitudePauvreté

Problèmes financiers

KURLOWICS(25)

WAXMAN (43)

TABLEAU N°5

FACTEURS DE RISQUE DE DEPRESSION

FACTEURS

Sexe féminin ( chez les moins de 85 ans )

Antécédents d'histoire psychiatrique

Sévérité des maladies somatiques

Douleur

Importance fonctionnelle du handicap

Veuvage

Médicaments dépressogènes :

B-bloquants, anti-hypertenseurs centraux, certains neuroleptiques…

DE RISQUE

TABLEAU 6 : MINI GDS

Poser les questions au patient en lui précisant que, pour répondre, il doit se resituer dans le temps qui précède, au mieux une semaine, et non pas dans la vie passée ou dans l'instant présent.

1. Vous sentez-vous souvent découragé(e) et triste ?

oui

non

2. Avez-vous le sentiment que votre vie est vide ?

oui

non

3. Etes-vous heureux(se) la plupart du temps ?

oui

non

4. Avez-vous l'impression que votre situation est désespérée ?

oui

non

Cotation :

A la question 1 : oui = 1, non = 0

A la question 2 : oui = 1, non = 0

A la question 3 : oui =0, non = 1

A la question 4 : oui = 1, non = 0

Si score = 1 ou plus : très forte probabilité de dépression

Si score = 0 : très forte probabilité d'absence de dépression

LISTE DES AUTEURS

  1. ALEXOPOULOS GS., MEYERS BS, YOUNG RC, MATTIS S.,KAKUMAT. : The course of geriatric depression witn " reversible dementia " : a controlled study.Am J.Psychiatry, 1993, 150 : 1693-1699.
  2. ALEXOPOULOS GS, Geriatric Depression Reaches Maturitry, Int. J. Geriatr psychiatr., 1992, 7 : 305-306.
  3. ALLAIN H - Apports biologiques et psychopathologiques in " Les dépressions des sujets âgés ". PRID. Acanthe. Ed. MASSON 1996, Paris, p 71-93.
  4. BLAZER D., WILLIAMS CD. : Epidemiology of dysphoria and depression in " The elderly population ". Am.J.Psychiatry, 1980, 137 :439-444.
  5. BLANCHARD M.R., WATERREUS A., MANN A.H. : The nature of depression among older people in Inner London, and the contact with the primary care.1994, Br. J ;Psychiatry, 164 : 396-402.
  6. BRODATY H., PETERS K., BOYCE P. et al : Age and depression, J. Affect Disord 1991, 23 : 137-49.
  7. CLEMENT J-P, J.M. LEGER - Clinique et épidémiologie de la dépression des sujets âgées, in " Les dépressions des sujets âgés ". PRID. Acanthe. Ed. MASSON 1996, Paris : 19-30.
  8. CLEMENT J.P., NASSIF R., LEGER J.M., MARCHAN F. :Mise au point et contribution à la validation d'une version française brève de la Geriatric depression scale de Yesavage. L'Encéphale, 1997, XXIII : 91-99
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  13. FERREY G, DUPUY C - Dimensions sociales du déclenchement et de la prise en charge de la dépression des sujets âgées, in " Les dépressions des sujets âgés ". PRID. Acanthe. Ed. MASSON 1996, Paris : 129-157.
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Une documentation générale est encore disponible dans les monographies PRID, Acanthe, Masson Editeur, placées sous la responsabilité du Pr Thérèse Lemperière : Les dépressions du sujet âgé ; Aspects évolutifs de la dépression.

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TABLEAU 7
Echelle de Depression Gériatrique de Yesavage
Forme abrégée en 15 items.

NB NB NB : Cocher la répônse, le score est entre les crochets

[0]

[1]

Q 1 : Etes-vous dans l'ensemble satisfait de votre vie ?

Oui [0]

Non [1]

Q 2 : Avez-vous renoncé à nombre de vos activités et intérêts ?

Oui [1]

Non [0]

Q 3 : Avez-vous le sentiment que votre vie est vide?

Oui [1]

Non [0]

Q 4 : Vous ennuyez-vous souvent ?

Oui [1]

Non [0]

Q 5 : Etes-vous de bonne humeur la plupart du temps ?

Oui [0]

Non[1]

Q 6 : Avez-vous peur qu'il ne vous arrive quelque chose de mauvais ?

Oui [1]

Non [0]

Q 7 : Etes-vous heureux(se) la plupart du temps ?

Oui [0]

Non [1]

Q 8 : Vous sentez-vous souvent faible et dépendant ?

Oui [1]

Non [0]

Q 9 : Préférez-vous rester chez vous, plutôt que de sortir et faire quelque chose de nouveau?

Oui [1]

Non [0]

Q 10 : Estimez-vous avoir plus de troubles de la mémoire que la plupart des gens ?

Oui [1]

Non [0]

Q 11 : Vous dites vous qu'il est merveilleux d'être vivant en ce moment ?

Oui [0]

Non [1]

Q 12 : Vous sentez-vous inutile tel que vous êtes aujourd'hui ?

Oui [1]

Non [0]

Q 13 : Vous sentez-vous plein d'énergie ?

Oui [0]

Non [1]

Q 14 : Avez-vous l'impression que votre situation est désespérée ?

Oui [1]

Non [0]

Q 15 : Croyez-vous que la plupart des gens soient plus à l'aise que vous ?

Oui [1]

Non [0]

"Compter 1 pour : Non" aux questions 1, 5, 7, 11, 13 - "Oui" aux autres questions Score

score/15

Normal

Légèrement dépressif…

Très dépressif……….

3 +/- 2

7 +/- 3

12 +/- 2

Echelle de Depression Gériatrique de Yesavage * Forme abrégée en 15 items.
D'après Sheikh JL, Yesavage JA : " Geriatric depression scale (gds) : Recent evidence and development of a shorter version", in Clinical Gerontology : A Guide to Assessment and intervention, édité par TL Brink. Binghamton, NY, Haworth Press, 1986, pp 165-173. ã Retraduction des auteurs.

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