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LE GRAND SECRET DE L'INDUSTRIE PHARMACEUTIQUE
par Philippe Pignare
Ed. La Découverte, 2003
Présentation par Christian Lehmann avec son aimable autorisation

D’où vient donc que dans l’imaginaire collectif, l’industrie pharmaceutique, dispensatrice de bienfaits, traîne une réputation plus que douteuse, voire franchement exécrable ?
Pour Philippe Pignarre, chargé des relations publiques dans cette industrie pendant dix-sept ans, et aujourd’hui directeur des éditions « Les empêcheurs de penser en rond », Big Pharma a consciencieusement dilapidé le capital de sympathie que lui avaient valu les découvertes thérapeutiques majeures de l’après-guerre en poursuivant en justice des pays décimés par le SIDA, qui tentaient de développer une politique de médicaments génériques à moindre coût.
John Le Carré, dans « La constance du jardinier », et bien d’autres auteurs, y ont vu le poids d’un capitalisme débridé, uniquement préoccupé par la rentabilité boursière à court terme au mépris des vies humaines ou de la plus élémentaire solidarité.

Philippe Pignarre, dans son livre « Le grand secret de l’industrie pharmaceutique », évoque une motivation plus complexe.
Pour lui, et contrairement aux proclamations claironnées par les spots publicitaires des entreprises du médicament, l’innovation est au point mort depuis le milieu des années 70.
Des auteurs anglo-saxons en ont déjà fait le constat : les chercheurs, après avoir découvert les sulfamides, les antibiotiques, la cortisone, les médicaments contre les maladies cardiaques, seraient arrivés « au fond du panier ». Il ne resterait guère plus de molécules à intérêt thérapeutique à découvrir.

Pignarre refuse cette explication qu’il juge simpliste. Et c’est toute l’originalité de son livre que d’offrir une interprétation saisissante à ce retournement de tendance occulté, à ce grand secret dont la divulgation terroriserait l’industrie pharmaceutique.
Pour dévoiler la cause de la panne actuelle, l’auteur revient en arrière, aux glorieuses années de la révolution thérapeutique, « quand tous les moyens étaient bons » pour les chercheurs et les médecins. Il dresse un portrait assez effarant de cette époque où des molécules étaient testées à leur insu sur des malades, sans précaution particulière, « au cas où »... Bilan : de grandes découvertes parfois dûes au hasard, et d’aussi grandes catastrophes humaines, comme celle de la thalidomide.
Catastrophes qui vont amener les législateurs, et les « réformateurs thérapeutiques », à sonner la fin de la récré...

Désormais, la recherche pharmaceutique devra se conformer à des protocoles rigoureux, contrôlés, reproductibles, les « essais cliniques ». Une lecture rapide du livre pourrait laisser penser que l’auteur masque difficilement une certaine nostalgie pour l’époque des pionniers pyromanes. Mais s’il a connu certains d’entre eux et peut attester de leur génie inventif, il pointe surtout la faille que n’avaient pas anticipés les réformateurs thérapeutiques : les législateurs se sont contentés d’imposer la méthodologie des études cliniques, sans en prendre le contrôle, qu’ils ont immédiatement délégué aux seuls industriels.
Ceci a eu pour conséquence néfaste de stériliser la recherche, les laboratoires se contentant de tester des molécules très proches de celles qui existent déjà.
Enfin, les laboratoires sont passés maîtres dans l’art de présenter et de tourner à leur avantage les protocoles d’essais cliniques, pour adapter ceux-ci aux résultats qu’ils désiraient mettre en évidence, allant jusqu’à inventer de nouveaux concepts nosologiques de maladies, comme Pignarre, spécialiste des psychotropes, l’avait brillamment analysé dans un précédent ouvrage « Comment la dépression est devenue une épidémie ».

La thèse de Pignarre est déroutante, car elle amène à repenser le comportement actuel de l’industrie pharmaceutique. Les citoyens ne feraient pas tant face à une personnification du Mal capitaliste mondialisé qu’à une industrie au bord de sombrer dans l’abîme, qui utilise tous les moyens, même les plus inavouables, pour prolonger la durée de ses brevets, pousser en avant de nouvelles molécules miraculeuses aux effets douteux ou délétères, afin de retarder encore un peu l’échéance fatale, la grande mise à nu.

L’auteur évoque quelques pistes pour éviter le gouffre : ne pas laisser les labos en roue libre, reprendre un contrôle citoyen sur la recherche en pratiquant des appels d’offre au niveau des Etats, en décidant démocratiquement des axes de recherche que l’on doit privilégier, et du prix que l’on est prêt à payer pour ces nouvelles molécules.

Signe du malaise engendré, à l’exception de Prescrire, revue indépendante sur le médicament, le livre de Philippe Pignarre ne fut recensé dans aucun des très nombreux magazines de la presse destinée aux médecins, presse majoritairement financée par la publicité pharmaceutique. Et Martin Winckler, médecin et écrivain, vit sa chronique scientifique supprimée sur France-Inter quelques mois après avoir vigoureusement conseillé la lecture du livre, les entreprises du médicament ayant exigé un droit de réponse et menacé la station d’un procès en diffamation.

Christian Lehmann
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