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EVALUATION DES DIRECTEURS : COMMENT PEUT-ON ETRE PERSAN ?
Pour Montesquieu, G. ARCEGA
Par aimable autorisation
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http://www.elansocial.com/Recits/evaldirecteurs.htm

"...Dans cet Empire, l'Art de la cartographie parvint à une telle perfection que la Carte d'une seule Province occupait toute une Ville et la carte de l'Empire toute une Province. Avec le temps, ces Cartes Démesurées ne donnèrent plus satisfaction et les Collèges de Cartographes levèrent une Carte de l'Empire, qui avait le Format de l'Empire et qui coïncidait point par point avec lui. Moins portées sur l'Étude de la Cartographie, les Générations Suivantes comprirent que cette Carte Dilatée était Inutile et, non sans Impiété, elles l'abandonnèrent à l'Inclémence du Soleil et des Hivers. Dans les Déserts de l'Ouest, subsistent des Ruines en lambeaux de la Carte, habitées par des Animaux et des Mendiants. Dans tout le Pays, il n'y a plus d'autres reliquats des Disciplines Géographiques.
SUAREZ MIRANDA, Viajes de Varones Prudentes liv. IV, chap XLV, Lérida, 1658 "
BORGES - DE LA RIGUEUR DE LA SCIENCE
Mon cher Xleosps

Depuis que je suis arrivé sur cette planète, plus précisément en terre de France, je mène enquête pour comprendre l’étrange fonctionnement des institutions de ce beau pays. J’ai ainsi observé de près une des plus magnifique et plus surprenante administration de cet endroit, nommée " Sécurité sociale ", dans une de ses branches les plus prestigieuses, appelée " Assurance maladie ", réputée par elle même comme étant un des " meilleurs systèmes de protection sociale du monde ". C’est d’ailleurs probablement vrai, car tous les partenaires de cette institution, Assureurs complémentaires, professionnels de santé, syndicats salariés et patronaux, hôpitaux et même représentants des plus hautes instances de l’Etat, ne souhaitent qu’une chose : qu’elle reste immobile, et que surtout que personne n’y touche. Une si touchante unanimité ne peut cacher pudiquement que des idéaux parfaitement purs et désintéressés.

Mais l’heure n’est point à examiner les relations de la sus-dite " Assurance maladie " avec ses partenaires, ce qu’un éminent collègue dénommé Gulliver a déjà fort bien fait dans le passé (1). Pour ma part, je me suis attaché à observer seulement son fonctionnement interne, et j’avoue que je suis stupéfait de tous les faits extraordinaires et supérieurs que j’ai pu découvrir.

L’ assurance maladie constitue un des plus beaux fleurons administratifs de ce pays, et en réunit d’ailleurs en son sein toutes les caractéristiques les plus éminentes : des dogmes nationaux y sont régulièrement élaborés, de sorte qu’on peut aisément distinguer ceux qui y souscrivent sans sourciller de ceux qui, hélas, empruntent les chemins de l’impiété. Ladite Institution comprend par ailleurs les nombreuses troupes de personnel qui font la gloire des grandes armées, il ne manque ni de chefs ni de sous chefs, ni de grands et petits chefs, et encore moins de bataillons chargés de la logistique, de la statistique, de la gestion du risque, de la bureautique et de l’informatique.

Bref, lors de mon arrivée, le grave sujet à l’ordre du jour dans ladite Assurance maladie, était celui de "l’ évaluation des directeurs", qui sont en quelque sorte les capitaines des navires d’une sorte d’Invincible armada.

J’étais particulièrement intéressé, car justement, toutes ces bonnes gens s’étaient jusqu’alors épuisées dans un débat qui les avait opposés pendant des décennies. Il faut savoir en effet, que les gestionnaires des organismes dits "de base" ou "primaire" (je n’ai pas bien compris certaines subtilités de langage), étaient jusqu’alors jugés essentiellement sur le coût de gestion de leur maison. Ce coût de gestion étant établi à partir de la division des dépenses de fonctionnement sur une appréciation de leur charge de travail, la susdite appréciation faisait l’objet depuis longtemps de discussions interminables et féroces. Mais enfin, l’un dans l’autre, on semblait être arrivé à une sorte de consensus sur le sujet. Pourtant, les dirigeants des forteresses les plus dotées en effectif, et donc les plus coûteuses en dépenses diverses, présentaient deux arguments de poids pour justifier leur intéressante et ostentatoire situation : d’une part quelques menues ‘’spécificités locales‘’, et d’autre part une grande ‘’qualité de gestion’’. Comme les spécificités sont locales, et donc par définition spécifiques, et que d’autre part on ne savait pas mesurer la qualité, tout allait pour le mieux dans la meilleure des gestions possibles.

Or, grande révolution à l’aube du troisième millénaire : voilà qu’on sut désormais mesurer la qualité ! Certes, les instruments sont encore un peu rustiques, mais l’informatisation aidant, il semble qu’on puisse très vite savoir combien de temps le bon peuple attend dans les guichets de l’assurance maladie avant d’être servi, dans quel délai il reçoit les remboursements des émoluments qu’il a du avancer aux professionnels de santé (ce qui le "responsabilise", comme chacun le sait), et même au bout de combien de sonneries les agents hautement qualifiés de l’administration considérée sont capables de soulever un appareil téléphonique pour le porter à leur attentive oreille. Je m’attendais donc très benoîtement à ce que les dirigeants soient désormais évalués toujours sur le coût de gestion de leur agence locale, mais aussi sur leurs performances en matière de qualité de service. Au demeurant, le navire amiral lui-même venait de sortir une impressionnante série de ratios destinés à mesurer tout cela, dans un document mystérieux dont la compréhension est réservée à quelques initiés, dénommé " CPG ".

Mais la simplicité de mon esprit ne peut comprendre aisément les niveaux d’abstraction conceptuelle atteints par cette institution, renforcée de surcroît par quelques cortex universitaires dotés d’un coefficient manifestement supérieur de matière grise. Quelle ne fut pas ma surprise en effet, de lire dans un projet d’évaluation des directeurs, qu’il n’était absolument pas possible de juger ces derniers à l’aune des performances de leurs organismes, enfin pas vraiment possible, peut-être un peu, mais finalement pas du tout quand même. Stupéfait de découvrir comment on avait pu parvenir à un tel paradoxe, j’ai tenté de suivre les méandres raffinés de la démonstration permettant de conduire à une conclusion aussi innovante. J’ai ainsi découvert qu’il était nécessaire de qualifier une appréciation des hommes en fonction de leurs résultats, de "logique de conformité", conformité aux objectifs, certes, ce qui est plus noble que l’ancienne conformité, qui elle ne s’appliquait bêtement qu’aux règles, mais enfin "conformité" quand même. Et il y a dans ces mots " logique de conformité" tout le poids de l’anathème que l’on ne peut que vouer à un vocabulaire aussi évidemment péjoratif. En foi de quoi il n’y a plus qu’à mettre en valeur et promouvoir une logique dite de "situation", ce qui tout de même est beaucoup plus hautement valorisant dans une conversation de salon.

Cette opération étant menée, il convenait toutefois d’argumenter quelque peu, ce qui est abondamment fait tout au long du susdit document. Je dois avouer que je n’ai pas très bien tout compris, mais je conviens qu’on ne peut qu’admirer l’élévation de la démonstration, qui atteint des niveaux d’abstraction conceptuelle évidemment inaccessible au commun des mortels, qui ne peut que s’incliner devant tant de grâce dans le style, et tant de puissance dans la luminosité du raisonnement.

Tout cela étant énoncé, le document en question propose donc avec force que soit procédé à l’évaluation des "hommes", c’est à dire au style de leur management, à leur aptitude à se positionner dans le changement, qui nécessite comme chacun le sait, vu l’importance des changements en question, une souplesse qui confine à de grandes facultés de contorsionnement. Qu’on se rassure, il s’agira, étant donné la complexité de l’exercice, d’une "évaluation plurielle", gage absolu comme chacun le sait d’objectivité, de pertinence, et de hardiesse.

Comme malgré tout quelques esprits un peu bornés pourraient encore croire qu’on peut juger des responsables à leurs résultats, il est à nouveau abondamment rappelé en fin de rapport, qu’on ne peut évidemment pas bénéficier d’un titre, des émoluments considérables qui y sont attachés, du prestige éminent de la fonction, et qui plus est des pouvoirs considérables qui en découlent, et de plus s’estimer responsable des performances de sa maison, qui sont, comme chacun le sait, la simple résultante des contraintes locales, de l’action d’un environnement hostile, et enfin, il faut bien le dire, le plus souvent d’une équipe très médiocre.

Voilà mon cher ami, ce que j’ai pu découvrir sur la planète terre, et au sein de l’extraordinaire administration qu’il m’a été donné d’observer. Je crois pouvoir dire que nous avons encore beaucoup de progrès à faire pour comprendre une telle élévation d’esprit, et des subtilités intellectuelles raffinées comme on en avait point connues sur cette planète depuis que, dans Bysance assiégée par les Persans, on discutait du sexe des anges.

Je te prie de croire, comme on le dit ici, à l’expression de mes salutations les plus hautement stratégiques,
Fait sur terre, le troisième mois de la révolution de la deuxième lune d’Aran.

Pour Montesquieu, G. ARCEGA
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