Un acbus abusif
Lettre à « La Voix du Nord »
SYNDICAT REGIONAL NORD-PICARDIE DES MEDECINS
SPECIALISTES DES MALADIES DU COEUR ET DES VAISSEAUX
NORD-PAS DE CALAIS-SOMME-AISNE-OISE
Dr Vincent GUILLOT - Président par aimable autorisation
La caisse nationale d'assurance-maladie a signé avec un syndicat médical minoritaire un
accord dit de bon usage des soins visant à limiter à cinq médicaments l'ordonnance des
malades de plus de 70 ans.
On comprend l'intérêt économique d'un tel accord : les gens âgés sont gros consommateurs
de médicaments, pas par plaisir évidemment, mais tout simplement parce que, plus on est
âgé, plus grande est malheureusement la probabilité d'avoir une ou plusieurs maladies
sérieuses, et celles-ci nécessitent évidemment souvent des thérapeutiques lourdes.
Sur le plan médical, une telle mesure n'a aucune justification, et, si elle devenait applicable,
serait dangereuse.
Cet accord, en effet, ne permettrait pas de faire profiter les personnes âgées des stratégies
thérapeutiques modernes.
Deux exemples de pratique quotidienne en cardiologie :
- malade de 72 ans rentrant à son domicile après un infarctus du myocarde : si
l'on veut donner au patient toutes ses chances en respectant les
recommandations de bonne pratique médicale, l'ordonnance comportera
au moins cinq médicaments.
- malade du même âge, diabétique, hypertendu, en arythmie : si on veut le
traiter correctement, là aussi il faudra au moins cinq médicaments, et encore,
en essayant de profiter de façon astucieuse des différentes propriétés
d'une même molécule.
Comment fera-t-on, si malheureusement, ce malade vient à faire une poussée d'arthrose, ou
une bronchite, qui nécessitera un traitement supplémentaire?
On peut évidemment trouver de nombreux exemples similaires dans différents domaines
pathologiques.
Par ailleurs, la démarche suivie est totalement étrangère au raisonnement médical :
-
Pourquoi cinq médicaments? : il n'existe aucune recommandation scientifique dans
ce sens.
- Pourquoi 70 ans ? : sur le plan médical, il n'est pas établi qu'un malade de 71 ans
devrait être soigné différemment d'un autre de 69 ans.Le choix de cet âge limite de 70 ans
relève en fait d'une logique administrative, et non pas, d'une logique médicale. À partir d'un
certain âge en effet, le médecin, raisonne à partir de l'âge physiologique, c'est-à-dire que,
pour un âge de l'état civil identique, certains malades ont une apparence plus jeune, d'autres
malheureusement, plus âgée. La conduite thérapeutique dépendra de cette appréciation qui
fait appel à toute l'expérience du professionnel.
Comme souvent, cet accord, à but purement économique, est habillé de bonnes intentions.
On nous explique qu'il est fait pour limiter le risque d'effets secondaires des médicaments.
Il est exact que les personnes âgées, sont plus sensibles à ces effets secondaires, mais ce
n'est pas un règlement administratif qui permettra de régler ce problème.
En fait, quant un médecin décide d'une stratégie thérapeutique, il se réfère à des recommandations scientifiquement admises qui correspondent à ce que l'on pourrait appeler des cas d'école. Évidemment, le malade que l'on soigne ne correspond pas toujours
forcément à cette forme typique, et, tout l'art de la médecine consiste à prendre en compte
un certain nombre de paramètres dont, bien sûr, l'âge. La décision finale, qui implique des
arbitrages, aux conséquences possiblement graves, est souvent complexe, et doit faire
appel là aussi à toute l'expérience du praticien. Cela s'accorde mal avec la démarche
simpliste qu'on nous propose.
Cet accord a été rejeté par la majorité des syndicats médicaux, et il est critiqué à juste titre
par des syndicats de salariés. Il nécessite, avant son application éventuelle, l'accord du
ministre et il faut espérer qu'il sera rejeté.
Le simple fait qu'il ait été rédigé est quand même préoccupant sur l'état d'esprit de certains.
Docteur Vincent Guillot - (23 juillet 2003)
Voir également :GERIATRIE Le piège d'une médicalisation excessive [Lire]